Article écrit par Bertrand Rouziès Léonardi

Nous savons tous intuitivement que le temps est affaire de perception et de position dans l'espace. Il n'y a pas de fleuve du temps, pas davantage de flèche du temps. Le temps coule, mais en empruntant les milliers de ramifications d'un immense delta aux contours mouvants ; le temps passe, mais en empruntant des chemins de traverse où l'on ne s'égare que pour mieux se retrouver. Nous en faisons l'expérience dès lors que nous cessons de le mesurer. On sent que du temps a passé, on sent aussi que ce temps-là, c'est avec soi, avec les siens qu'on l'a passé. Le temps n'est pas dans les montres qui s'efforcent de le régler, pas plus que le rythme n'est dans le tempo implacable du métronome. L'horloger feint d'ignorer la cadence vitale et prétend substituer l'engrenage à l'organique. Or, nous ne sommes pas des automates à remontoir. Nous le savons tous intuitivement et pourtant, comme pour la modélisation mathématique de l'économie, c'est une approche globale contre-intuitive du temps qui gouverne nos existences, qui les retaille à sa mesure folle. Ainsi faisait le bandit mythologique Procuste, qui mutilait ou écartelait les voyageurs pour qu'ils tinssent exactement dans le cadre de son lit. C'est de ce forçage mécaniste du temps vécu que parle Baudelaire dans "L'Ennemi" :

"Ô douleur, ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !"1

Il ne s'agit pas là d'une énième variation sur le thème du temps qui fane toutes les roses. Cela n'aurait aucun intérêt. Observateur passionné et épouvanté d'une modernité régie par le Chiffre, Baudelaire évoque un certain temps, un Temps majuscule, gigantal, global, un Temps Moloch qui, sans égard pour la diversité des caractères et des situations, nous ramasse tous dans sa paume avant de nous engloutir, un Temps qui dompte "la vie" elle-même, qui soumet à son ordre toutes les temporalités de la vie, un Temps chronophage, un Temps qui scelle la fin des temps. L'"Ennemi", c'est le Temps industrieux. C'est ce même Temps qui robotise jusqu'à l'hystérie les ouvriers de l'usine où travaille à la chaîne le Charlot des Temps modernes (1936).

Le travail à la chaîne renouvelle le travail enchaîné. Les secondes s'égrènent ainsi que les maillons cliquetants des chaînes de la servitude. L'esclave se continue dans le salarié. Les aiguilles du Temps industrieux lardent plus profondément la chair à patron que ne la lacérait autrefois le fouet du contremaître.

Dans un papier récent sur le repos dominical, j'appelais à une ressaisie par les travailleurs de leur temps de travail. Le repos dominical n'est pas un moment anecdotique de la lutte contre les empiétements du Temps industrieux. Il faut être aveugle et méconnaître la genèse du capitalisme industriel pour n'y voir qu'un emblème défraîchi. C'est un emblème toujours actuel qui, s'il tombe, montrera non pas qu'il était périmé, mais que la définition du travail échappe aux travailleurs. Il suffit, pour apprécier les enjeux, d'écouter les économistes libéraux se démener depuis quelques mois pour prouver combien l'emploi, la production et la consommation se porteraient mieux si le dimanche, ou tout autre jour chômé par décision collective, était rendu aux industriels et aux marchands.

L'argument de l'emploi, quand on voit quels sont les emplois et les publics concernés, fait sourire. Nul doute qu'un enrichissement considérable attend les intéressés. Quant à celui de la hausse de la production et de la consommation, il laisse pantois quand on sait que les standards de développement qui sont les nôtres se heurtent à des limites physiques. Nous apprenons par ailleurs qu'il ne peut y avoir de fête ou de relâche que si celles-ci profitent à la production en permettant à chacun, à toute heure du jour et de la nuit, de consommer - traduisez, de consommer le monde. Les improductifs et les décroissantistes sont priés de s'euthanasier. Bien sûr, et ce n'est qu'un détail, pour que ceux qui ont encore de l'argent à dépenser puissent le dépenser pendant leur jour de repos, il importe que d'autres s'activent en plaçant leur propre jour de repos en semaine, à un moment où bien peu de leurs parents et amis sont disponibles mais où ils pourront se consoler en allant à leur tour magasiner. Le système consumériste, pour se perpétuer, a tout intérêt à multiplier les occasions de consommer et, simultanément, à intensifier le travail, en plus d'en étendre sournoisement le périmètre à l'aide des outils de communication, qui sont aussi des outils d'espionnage. La vie sociale et la maîtrise individuelle des délais d'accomplissement d'une tâche donnée s'en trouvent perturbées, voire empêchées.

L'entassement chez soi de biens produits par d'autres est le pendant concret d'un temps personnel occupé, d'un temps envahi, d'un temps aliéné. Pour sortir du cas franco-français, on notera qu'entre les années 1980 et les années 2000, la taille des logements américains a augmenté de 55 % et que cette augmentation, déjà importante, n'a pu absorber celle du "self stockage", qui aura flirté avec les 81 % par an juste avant la crise des subprimes et aura provoqué l'apparition d'un nouveau métier, celui de "home organizer". Cette accumulation de biens ne nous aura fait aucun bien puisque dans la même période, l'évolution de l'indice de développement humain dans les pays riches s'est découplée de la courbe ascendante du PIB, avant de se tasser durablement, tandis que l'espérance de vie en bonne santé, de son côté, commençait à reculer. L'"Ennemi" s'est insinué dans nos vies, sous l'aspect d'objets toujours plus désirables et toujours plus périssables.

Ce Temps industrieux, caractéristique du "Phagocène"2, l'Âge de l'ogre, a fait sentir ses effets longtemps avant que ne parussent les premiers grands textes sur la "consumer society", tels The Lonely Crowd de David Riesman (1950) ou The Affluent Society de J. K. Galbraith (1958). Le XVIIIe siècle connut une fièvre consumériste, associée à une remise en cause des formes traditionnelles du travail. L'historien Neil McKendrick a étudié le gonflement de la sphère marchande et la densification des intérieurs dans la très libérale Albion3. L'engouement, savamment entretenu par les artistes à la mode, des classes moyennes et de l'aristocratie pour la porcelaine, les montres, le sucre, le thé, le café et les bois précieux se marquait dans le paysage urbain et villageois par une prolifération invraisemblable des boutiques : un recensement royal de 1759 en comptait 141 700 en Angleterre et au Pays de Galles. Cela représentait 240 boutiques pour 10 000 habitants. La densité est cinq fois moindre en France aujourd'hui4. La "consommation ostentatoire" décrite par le sociologue Thorstein Veblen à la fin du XIXe siècle était déjà matière à réflexion pour Adam Smith, qui pensait que cet appétit de possession naissait avec l'homme et qu'il revenait à la société de l'orienter vers le bien commun. Comme par hasard, cette montée en puissance de la cupidité, amorcée dès la fin du XVIIe siècle, s'accompagna d'une intensification du travail, qui passa de 2 700 heures annuelles à 3 300, sans bond technologique ni gains de productivité5. La suppression de certaines fêtes religieuses y aida beaucoup. L'intérêt marchand, revêtant la parure du progressisme, décréta que ces célébrations entretenaient la superstition et convainquit la puissance publique de détruire un des ressorts de l'esprit public. Nul n'ignorait que les fêtes religieuses d'alors étaient davantage un prétexte à retrouvailles qu'un encouragement à la dévotion, mais on fit comme si le peuple était sot et on le persuada de troquer le bourdon de l'église contre le tic-tac de la montre, en sorte que le peuple devint vraiment sot en se calant sur le temps des possédants. Comme par hasard aussi, on mit de plus en plus les femmes et les enfants à contribution dans les secteurs concernés par les nouvelles demandes, et l'on vit certains négociants en philosophie comme Voltaire rêvasser sur un univers assujetti à une divinité horlogère6.

On ne négligera pas la responsabilité de l'horlogerie dans la confiscation du temps de travail. À Paris, en 1700, 13 % des domestiques parisiens possédaient une montre. Quatre-vingts ans plus tard, ils étaient 70 %. Mine de rien, ce bel accessoire, en se vulgarisant, a conditionné des millions d'hommes pour les abattoirs industriels et militaires. C'est la thèse développée par l'historien Jan de Vries dans The Industrious Revolution, Consumer Behaviour and the Household Economy, 1650 to the Present, Cambridge University Press, 2008. La rupture avec l'Ancien Régime est ici beaucoup plus flagrante que dans le jeu politique de chaises musicales qui suivit la Révolution, même si certaines catégories, comme les travailleurs ruraux et les artisans, ne se plièrent que tardivement au diktat de la montre. Les artisans, par exemple, étaient très attachés au "lundi saint" (expression euphémique pour absentéisme), qu'ils consacraient préférablement aux loisirs7. Sous l'Ancien Régime, ils relevaient d'un contrat de louage d'oeuvre qui les engageait sur la livraison d'un produit à une date précise mais les laissait entièrement libres quant à la méthode et au rythme de travail. Contrairement à une opinion reçue, le tempo de l'Ancien Régime se distingue par son irrégularité, les phases de quasi bonace y alternant avec les phases d'activité intense. L'historien Gary Cross y voit un des traits caractéristiques des cultures du suffisant8. Sur ce volet du rythme de travail, nous découvrons que l'Ancien Régime était plus avancé que ne le sont nos Républiques marchandes. Les persifleurs diront qu'un contrat de louage d'oeuvre serait inenvisageable de nos jours, eu égard aux modes de production prédominants. Je leur répondrai que ce ne sont pas normalement les modes de production qui signent un contrat mais que si tel était le cas, il ne tiendrait qu'aux travailleurs de reprendre le contrôle de l'appareil productif et de le réinscrire dans une temporalité humainement soutenable.

La montre a fini par épouser le poignet de l'homme au XXe siècle. Elle s'est alors trouvée en prise directe avec le pouls de l'homme. C'est par là qu'elle a entrepris de remonter jusqu'au cœur. Baudelaire avait deviné où tendaient les efforts de l'industrie. De nos jours, les montres s'effacent des poignets de la jeune génération. Un autre bel accessoire est en passe de les supplanter, dont tout le monde semble envoûté : le Smartphone ou téléphone intelligent. Manque de chance, celui-ci donne l'heure et comme nous sommes assez idiots pour confier à un truchement d'usage courant le soin d'être intelligent à notre place, nous ne voyons pas qu'à travers lui le Temps industrieux nous harcèle et nous relance chaque fois que quelqu'un veut nous joindre.
La montre visait le cœur.
Le Smartphone, que vise-t-il ?
L'âme.
La morsure de l'onde est bien plus pénétrante.

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1 Charles Baudelaire, "L'Ennemi", Les Fleurs du Mal, 1857.
2 Christophe Bonneuil & Jean-Baptiste Fressoz, L'Événement anthropocène, Paris, Seuil, 2013, p. 173.
3 Neil McKendrick, John Brewer & John Plumb, The Birth of a Consumer Society, The Commercialisation of Eighteen Century England, Londres, Europa Publications, 1982.
4 Hoh-Cheung Mui & Lorna Holbrook Mui, Shops and Shopkeeping in Eighteen Century England, Londres, Routledge, 1989, p. 36-37.
5 Bonneuil & Fressoz, Op. cit., p. 178.
6 Voltaire, Poésies : "L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer / Que cette horloge existe et n'ait pas d'horloger."
7 Edward P. Thompson, Time, work-discipline and industrial capitalism", Past & Present, vol. 38, n° 1, 1967, p. 56-97.
8 Gary Cross, Time and Money. The Making of Consumer Culture, Londres, Routledge, 1993, p. 16-20.