Lundi 7 juin 2010. Il est 8H15.

Comme tous les lundis, je commence la journée par 230 km de bagnole en direction de l’Est.
Ce jour, pourtant, j’aurais pu rester chez moi puisque j’ai posé un congé mais la voiture semble être mon destin ; pas du tout écologique.
Arrivé à Nantes, je saute dans mon véhicule professionnel pour filer sur Rennes – demain je travaillerai là-bas - non sans avoir pris le temps de monter au bureau pour consulter mes messageries.

12H00.
Entrée dans la capitale de Bretagne, avec 100 nouveaux kilomètres au compteur.
La journée est bonne ! Une place s’est libérée devant moi, juste sous les murs de la prison, à 150 mètres de là où je veux aller. En faisant le créneau, j’ai une brève pensée pour les femmes qui sont détenues dans ce lieu, lieu que j’ai fréquenté 3 jours durant il y a presque 20 ans, lors d’une campagne de sondages géotechniques pour le VAL. Mais je suis déjà à l’arrière de la camionnette pour me changer en quatrième vitesse. Chemise blanche, jean propre, godasses bien cirées : pour une fois, Maman serait fière de ma tenue.
Après une dernière vérification pour être sûr de ne rien oublier, je sors dans la rue pleine de soleil, ferme mon vestiaire ambulant et d’un pas décidé rejoins la gare.

L’estomac crie famine : premier sandwich de la journée qui m’occupe presque jusqu’à 13H05, heure du départ vers Paris. Un seul souvenir du train : alors qu’il roule à 300 kilomètres par heure, j’admire les éoliennes qui animent le désert agricole qu’est la Beauce.

À l’heure exacte, le TGV décharge sur le quai de Montparnasse sa cargaison d’Humains agités et, presque au pas de course, porté par l’ambiance de la capitale, je gagne le métro qui, vers 15H45, me vomie finalement place de la Bourse.
Comme je suis largement en avance, je prends quelques minutes pour regarder, l’œil à la fois haineux et ironique, l’architecture imposante et arrogante du palais Brongniart, avec le secret espoir d’apercevoir un ou plusieurs des malades mentaux qui fréquentent l’endroit. Mais non, mis à part un gardien, dans une guitoune ridicule, personne n’est visible : les fous sont bien enfermés dans leur cage dorée. Alors je me mets à penser au jour où le Peuple prendra la Bourse d’assaut pour la raser dans la foulée. Bientôt ; j’en fais le rêve. Comme en 89 avec la Bastille !

Je pars ensuite en reconnaissance afin de repérer l’endroit où, à 18H00, j’ai été invité avec quelques autres blogueurs par Madame Isabelle Kocher, Directrice générale de la Lyonnaise des Eaux, et par l’Académicien Érik Orsenna. Ils nous convient à débattre sur les problématiques liées à l’eau et à exposer nos idées sur le sujet.
Le Bistrot Vivienne – c’est le lieu du rendez-vous - est vite trouvé et j’ai donc le temps de me promener dans le jardin du Palais Royal.
Un quart d’heure avant l’heure, je poirote le plus discrètement possible à proximité de l’entrée du bistrot : j’ai le trac ; la tension monte. Si mon bagou du Sud-Ouest passe bien d’habitude, j’espère que je saurais dire ce que je veux dire pour promouvoir l’écodouble et proposer mes idées, qui me semblent être réalistes pour une saine gestion de l’eau.
Une chose me détend : l’arrivée de "la Plume de Mitt’rand" en mototaxi.
Il rentre et je le suis, pas longtemps après lui.

Le très serviable comité d’accueil est là : on me demande mon nom, s'en suivent les politesses d'usage puis on m’informe que nous serons filmés ; je dois donc signer un papier pour abandonner mon droit à l’image : le stress atteint des sommets !

Madame Kocher parle avec Monsieur Orsenna à une table tandis qu’un escalier me conduit à l’étage. Des tables disposées en rectangle, des chaises pour le public. Je respire à fond pour essayer de penser que tout est normal ; je me souviens du temps où je jouais au théâtre. Allez ! Finalement, tout ça c’est du spectacle !
Petit moment de discutions avec les invités et le public où figurent des chefs de SUEZ.
Madame et Monsieur arrivent ; salutations ; installation ; voilà que je me retrouve à coté de Madame !
Elle a, à sa main gauche, une bague en métal gris-blanc incrusté d’assez nombreux morceaux de carbone cubique. C’est étrange cette attirance qu’ont les Humains pour les cailloux !
Nous nous présentons tous ! C’est parti ! La caméra tourne déjà depuis quelques minutes !
Madame Kocher entame la discussion ; je la sens sincère. Puis elle passe la parole à Monsieur « l’Immortel » et, dès lors, ça ne continue pas aussi bien que je l’aurais souhaité : Monsieur Orsenna, dans son introduction parle beaucoup de croissance, en bon économiste orthodoxe qu’il est, dans un discours trop conformiste pour être neuf. Va falloir la jouer fine !

J’arrête là le récit.
Il y a à la suite la lettre que j’ai envoyée à Madame Kocher la semaine dernière, dans laquelle vous pourrez lire ce que j’ai pu dire lors de ce débat. Du moins ce que je me souviens avoir dit ! Notons aussi que c’est une version épurée car il me semble que j’ai réussi à être un peu taquin ; mais je ne sais plus dans quelle mesure ; il faudrait que je revois la vidéo.
Je mets aussi les liens vers les blogs de mes camarades internautes invités comme moi et aussi le lien vers le site « Idées neuves sur l’Eau », les gestionnaires de ce site étant à l’origine de la petite aventure que je viens de vous conter. D’ailleurs, merci à elles d’avoir lu Écodouble.

Et maintenant ?!?
Faut-il penser que toutes les propositions sensées et réellement écologiques qui ont été faites inspireront dans le futur l'action de la multinationnale Lyonnaise des Eaux ?
Est-il raisonnable d'espérer une réponse, argumentée, à la lettre que j'ai écrite pour présenter mes propositions ?
L'espoir fait vivre ! sera la réponse à ces questions.
Mais enfin, si je reçois tout de même un courrier de la Lyonnaise des Eaux, vous en serez, bien entendu, les premiers lecteurs.

Et voici la lettre.


Nantes, le 26 janvier 2011.
Lettre ouverte d’Alain Gély, alias écodouble sur le Net,
à Madame Isabelle Kocher, Directrice générale de la Lyonnaise des Eaux.

Madame,
Le  7 juin 2010, dans le cadre de votre initiative « Idées neuves sur l’eau », parrainée par l’académicien Erik Orsenna, vous aviez convié à un débat une quinzaine de blogueurs et blogueuses, exprimant sur le Net des idées concernant la ressource en eau.
Ces internautes avaient été préalablement sélectionnés par l’agence de communication mandatée par vous pour animer « Idées neuves sur l’eau ».
J’étais un des huit blogueurs à avoir répondu à l’invitation.

Alors, bien qu’il soit un peu tard pour vous remercier, je tiens à le faire quand même.
Je veux vous remercier d’abord pour l’invitation, ensuite pour l’accueil que vous nous avez réservé et enfin, et surtout, pour l’attention que vous avez accordée à nos propos et votre écoute que j’ai sentie sincère.
Comme nous avions été filmés, j’ai attendu le moment où la vidéo du débat serait visible sur le site « Idées neuves sur l’eau ». Je voulais la visionner pour vous faire une lettre dans laquelle j’aurais précisé les propos que j’ai tenus mais la vidéo n’a finalement pas été mise en ligne ; et c’est très bien.
C’est donc seulement sur la base de mes notes prises durant le débat, et dans les heures qui ont suivi, que je vous écris cette lettre. J’y exprime aussi ce que je n’ai pas pu dire faute de temps.

Je rappelle que, dans votre prise de parole en introduction, vous nous aviez confié vos soucis devant le constat que la ressource en eau diminue tant en qualité qu’en quantité.
Dès lors, j’ai voulu insister durant ce débat, que Monsieur Erik Orsenna avait brillamment ouvert, sur le fait que vous ne pourrez résoudre les problèmes de quantité et de qualité qui se présentent à votre entreprise qu’en prenant conscience que vous dépendez complètement de la biodiversité.

C’est ainsi que, lors de mes interventions, je me souviens avoir évoqué le terrible défaut de l’eau qui est de pouvoir fixer tous les polluants qui trainent sur son passage. Voilà pourquoi, vues les quantités de pollutions que génère notre économie, je vous ai dit qu’il était normal que votre activité se voit confrontée à une baisse de la qualité de l’eau brute que vous prélevez dans les nappes et les rivières.
Et comme juste avant le début de notre table ronde je vous avais présenté l’ESR (document de 2009, émis conjointement par le Meridian Institute, le World Business Concil for Sustainable Development et le World Resources Institute), qui montre que toute activité économique dépend de la biodiversité et qui permet aussi à une entreprise d’évaluer et de quantifier sa dépendance vis-à-vis de cette formidable dynamique du vivant, j’ai pu vous dire aussi qu’il était tout aussi normal que votre activité soit la première à être réellement menacée dans la chaîne économique.
En effet, l’eau est à la base de tout. Ce n’est qu’après vous que tous vos clients industriels verront, eux aussi, leurs activités économiques affectées, voire menacées, parce que vous ne pourrez satisfaire leurs demandes que de moins en moins bien.
D’ailleurs, même si je sais que cela ne vous rassurera pas, je puis vous affirmer que vos concurrents ne sauront faire mieux, tout aussi victimes que vous qu’ils seront de la destruction de l’environnement.

C’est, en quelque sorte, les limites de notre système économique qui apparaissent là ; l’activité économique telle qu’elle est pratiquée, basée sur la destruction des milieux, génère sa propre perte par la destruction de pans entiers de biodiversité.
Hélas, ces destructions de l’environnement et du paysage bocager, toujours en cours, continuent d’amplifier la baisse en qualité de la ressource, les capacités filtrantes des milieux diminuant en rapport avec la disparition de ces derniers.
Et c’est aussi à cause de ces destructions que vous subissez la baisse de la quantité d’eau brute disponible car tous les aménagements du territoire réalisés depuis une cinquantaine d’années n’ont eu pour effet que d’augmenter le ruissellement.
Ainsi l’arasage des talus dans les campagnes, le drainage et l’imperméabilisation urbanistique font que le rechargement des nappes phréatiques n’est plus possible tandis que le remblaiement des zones humides équivaut à la destruction d’une grande partie des capacités de stockage de l’eau et dont le cycle est par tout cela accéléré.

Or, je me souviens que vous êtes convenue avec moi que vos barrages et vos usines de traitement de l’eau vieillissent très mal.
Je sais, de par mon métier, qu’à leurs frais de fonctionnement déjà lourds il faut donc allouer, en supplément, des sommes énormes pour leur restauration.
Je ne peux que penser qu’il va vous être difficile, et sans doute impossible, de pouvoir assumer la construction de nouvelles usines, plus chères car plus complexes, puisqu’il vous faut maintenant assurer une dépollution en sus d’un traitement normal.
Pourtant il faut que vous fassiez quelque chose !

Pour moi, il ne vous reste plus qu’une solution : vous « associer » avec le paysage et avec la biodiversité, cela afin de retrouver de l’eau en quantité et en qualité.
Et pour parfaire cette « association » je suis persuadé que le Génie écologique est l’Art qu’il faut mettre en œuvre.

Partout sur les territoires où vous fournissez de l’eau aux robinets, vous pouvez innover.

Ainsi, vous devez essayer de devenir des partenaires honnêtes des agriculteurs, d’abord pour les inciter à réduire leurs consommations de pesticides, en leur proposant et en les aidant à adopter des méthodes d’agricultures plus raisonnées, et pour, ensuite, toujours en concertation avec ces agriculteurs, sous la gouverne d’hydrologues, géologues et écologues, financer en partie la réfection des talus et la restauration des zones humides.
Vous aurez alors la charge de rémunérer vos partenaires annuellement, comme des cantonniers de l’eau, à la hauteur du service d’épuration qu’ils feront à votre place, parce que les schémas de traitement de vos usines s’en trouveront allégés.
Là, je précise que le bois qui d’ici 30 ans sera disponible sur les talus pourrait être en partie exploité par vous, dans une filière bois-énergie notamment : avec du bois on peut faire de l’essence, entre autres choses, essence qui sera toujours nécessaire pour certaines choses … essentielles.

À plus petite échelle, vous pouvez aussi imaginer des partenariats, honnêtes, avec les collectivités afin d’installer aux abords des bâtiments publics des citernes de récupération d’eau de pluie, dont vous auriez la responsabilité de l’entretien, l’eau recueillie pouvant servir aux municipalités ou à des associations pour l’arrosage, l’irrigation ou le lavage (terrains de sports, jardins ouvriers, mairies, lavages de véhicules, plates-bandes, …). Dans les villes, un immense gisement d’eau de pluie pourrait être exploité, dont le réseau de distribution serait assez facilement concevable de façon à ce qu’il puisse fonctionner gravitairement, du moins en partie (stockage en bâtiments ou en chaussées).

Enfin, vous pouvez aussi trouver d’honnêtes arrangements avec les particuliers qui veulent récupérer l’eau de pluie tombée sur leur toit, en proposant des services pour des installations de stockage et de traitement de cette eau.

Avec ces deux dernières idées, déployées sur une grande échelle, vous réussiriez à ralentir un peu le cycle de l’eau.
Et vous pourriez aussi réussir à faire baisser la consommation d’eau potable, trop précieuse, en augmentant tout de même les flux d’eau passant dans vos tuyaux. 

En tout cas, l’avenir sera seulement dans la simplification, à tous les niveaux, et nullement dans le sens de la mise en place de systèmes complexifiés par des gadgets.
Alors ne pensez pas que la pose de compteurs d’eau dits « intelligents » soit une bonne idée. Ce serait une complication très coûteuse en énergie.

L’avenir sera aussi à la proximité car l’énergie va devenir très chère.
Si vous vous engagez dans le paysage et dans des pratiques du genre de celles que je vous ai exposées, gageons que les renouvellements de vos marchés d’affermage auprès des collectivités seront plus facilement assurés (je suis au courant des difficultés que vous rencontrez, parfois, dans notre pays mais aussi en Hongrie en ce moment).

Ah ! Au fait ! Osez penser qu’il y a des services à vendre autour des toilettes sèches dans des bâtiments collectifs. Cela dit discrètement ; entre parenthèses ; bien entendu !

En conclusion de cette lettre, je dirai que le cycle de l’eau a été cassé ou du moins gravement endommagé du fait d’une accélération. Il faut aujourd’hui permettre qu’il se rétablisse à une vitesse plus lente. Si vous agissez en ce sens, votre métier ne pourra qu’en bénéficier.

Madame, je termine en écrivant qu’il vous fallait du courage pour nous inviter à débattre avec vous. Le faire, c’était un peu admettre que vous vous rendez compte qu’un mur arrive devant nous et qu’aucune méthode prônée par les experts économistes orthodoxes qui vous entourent ne constitue une solution pour éviter que nous le percutions.
Ce que je vous ai proposé n’est peut-être pas la solution mais il y a de fortes chances pour que cela en soit une partie. D’autres parties de la solution se trouvent sans doute sur le site « Idées neuves sur l’eau ».
Toujours est-il que je suis persuadé que c’est parce que vous êtes un patron-femme que vous avez eu le courage, l’intelligence et le bon sens d’aller voir ailleurs si des idées ne fleurissaient pas, aussi, loin des cercles dirigeants par trop déconnectés des vraies réalités.

Veuillez agréer, Madame la Directrice générale, mes plus respectueuses salutations.

 

Alain Gély, alias écodouble.


Voilà ! C'était la lettre.
Maintenant voici le lien vers le site Idées neuves sur l'eau.

Et enfin, ci-dessous, les liens vers les blogs invités.

Graine de Sésame

 

http://www.sesame-ouvre-toi.com

Myriam Bounouri

 

 

 

Econov

http://econov.blogspot.com/

Alexandre Goncukliyan

 

 

 

Cdurable.info 

http://www.cdurable.info/

Cyrille Siouche

 

 

 

Le blog de Marketing Durable

http://www.marketingdurable.net/

Katia Prassoloff

 

 

 

Les 4 éléments

http://les4elements.typepad.fr/

Eric Chauvelot

 

 

 

Blog Pierre Parillo

http://pierre.parrillo.over-blog.fr

Pierre Parillo

 

 

 

 

J'ai quitté les lieux à la fin du débat, vers 20H10, juste lorsque les petits fours arrivaient.

Il m'a fallu courir vite pour rejoindre la gare : le dernier train était à 21H00. Il partit bien à l'heure mais arriva avec plus d'une heure de retard, si je ne me trompe pas, car après avoir mis de l'ordre dans mes notes, j'ai dormi dans le train, puis, au radar, j'ai marché pour retrouver ma voiture et conduit de même, jusqu'à mon lit de cette nuit là.