Voici à la suite le dernier des "étidos" posté sur le site ECCE par Jean-Luce Morlie, le créateur et gestionaire de ce site. Ce texte a aussi été publié sur le blog de Paul Jorion.
Jean-Luce Morlie est un universitaire belge. Il demande un changement économique, en faveur de l'écologie.


Le tournant où l'on nous attend déjà

"Les anciens qui savaient pratiquer le Tao n’allaient pas éclairer le peuple ;
mais ils voulaient le laisser dans l’ignorance.
Si le peuple est difficile à gouverner c’est parce que ses connaissances se sont accrues.

Gouverner un pays au moyen de la connaissance, voilà sa ruine.
Gouverner un pays sans l’aide la connaissance, voilà son bonheur."

Lao-Tseu, LXV
Ed. la Pléiade, p.68

En France, à cette nation à vocation universelle, le parti socialiste n’offre pas d’alternative. Il est trop tard pour la renaissance d’une gauche capable de mener la barque et passer la barre de la double crise de l’économie et de l’environnement. La gauche sera donc suiveuse. Si la traversée des crises vient à produire de l’émancipation et de la justice, les socialistes n’y seront pour pas grand-chose ! Pendant ce temps, la croissance verte et solidaire « enfonce » les décroissants et les altermondialistes sur leur propre terrain : IBM sponsorise la diffusion des « Talks de John Gerzema: The post-crisis consumer » afin de nous vanter la sobriété éthique du consumériste d’après crise. Il ne nous resterait donc que l’extrême gauche pour « prendre l’argent des riches » et régler les problèmes.

Ce renversement quasi instantané de l’idéologie mérite un peu d’attention, la droite mène le train, cette guerre-ci est déjà perdue, préparons la suivante. Ce spectaculaire (au sens de Guy Debord) retournement de veste fait oublier que nous sommes aujourd’hui devant l’alternative changer ou périr parce que la pensée écologique a été piétinée pendant plus d’un demi-siècle autant par le capital que par les sociaux-démocrates. Nous voici pourtant, presque "comminatoirement", mis dans l’obligation de changer du tout au tout, et il n’est plus question de réfléchir sur le processus historique ayant conduit à cette bifurcation. La nécessité de ce « scénario d’oubli » est aisée à comprendre, mais il faut d’abord réexaminer la bifurcation précédente. Il restera – mais c’est un autre sujet – à expliquer l’aisance avec laquelle le capitalisme phagocyte les 6 R de la décroissance (*)!

S’il eut été maintenu jusqu’à aujourd’hui, le niveau de compréhension induit auprès du public par L’argent de Zola eut suffi à rendre impossible l’actuelle hégémonie mortifère du capitalisme financier. Au siècle dernier, le capitalisme entreprit de réduire nos capacités à comprendre le fonctionnement social et ainsi d’affaiblir nos possibilités d’agir sur lui. Pour la tranquillité des dominants, la perception des rapports de forces devait être noyée par la construction d’une représentation faussée des rapports sociaux, en s’appuyant d’abord sur une théorie erronée du marché, elle-même accompagnée de la généralisation de simulacres marchands. Sur le plan politique, à l’Est, le spectacle de « l’avenir radieux » fut centralisé par les bureaucraties totalitaires du « capitalisme » d’État. À l’Ouest, le spectacle diffus des médias amenait les salariés à jouer le jeu consumériste des capitalistes libéraux. La marchandise étendit son règne partout sur chaque lieu et à chaque seconde de la vie : elle médiatise aujourd’hui l’ensemble des rapports sociaux. Ajoutons que la mise en place de la société de consommation fut épaulée par la social-démocratie et portée par un groupe social tirant les avantages de son rôle de courroie de transmission. La médiatisation eut en outre l’avantage de discréditer la raison en substituant la logique affective de l’échange d’image au raisonnement discursif. La fusion aujourd’hui achevée des spectaculaires diffus et centralisés dans le spectaculaire intégré (CNN, Lagardère, Berlusconi …), prépare à la « consommation frugale » aussi bien qu’à celle de Coca-Cola. Nos cerveaux englués, tout comme ceux des économistes, des politiques et même celui des journalistes du 20H, gobent n’importe quoi, ne comprennent rien au fonctionnement de l’argent, jouent au tir à pipe sur les parachutes dorés et se laissent proprement arnaquer par les agissements foireux d’une bande de banquiers véreux !

Cette alliance réformiste masquait le développement de l’économie comme mode de domination, et non comme mode de satisfaction des besoins « élémentaires », condition de l’émancipation des individus pour correspondre au projet des lumières. Ainsi, parce qu’elle était contraire à « l’épanouissement humain » par le productivisme, l’écologie fut longtemps vilipendée par la gauche au nom de l’emploi et du pouvoir d’achat. Pour les productivistes capitalistes aussi bien que bureaucratiques, la question essentielle est de maintenir l’asservissement des salariés lorsque le développement de la production leur permettrait d’envisager de rendre la satisfaction des besoins indépendante de la logique interne d’accroissement illimitée du « capital ». Cette question est de nouveau terriblement d’actualité ! Le mouvement de la décroissance considère qu’il suffirait de retoucher l’organisation sociale pour atteindre à la satisfaction des besoins sans qu’il soit nécessaire d’en vouloir toujours plus. Triste ironie du moment, ceux qui depuis cinquante ans ont supporté d’être piétinés pour combattre l’hégémonie de la croissance comme fausse conscience de la raison économique se trouvent complètement dépassés par le surgissement d’investisseurs novateurs et activistes d’une croissance verte aux accents solidaires. Aujourd’hui, les sympathiques « bluettes » de la décroissance nous seraient aisément accessibles parce que la réévaluation de nos « véritables » besoins ferait s’évaporer les possibilités d’emprise du capital sur nos vies quotidiennes. En réponse aux adeptes de la simplicité volontaire, les sociaux-démocrates bon teint tentent de dévoiler l’obscurantisme de la pensée décroissante en avançant que celle-ci trahirait les valeurs éternelles de la gauche, à savoir : la science, le progrès … Curieusement la gauche n’a pourtant rien à proposer sinon la possibilité d’une croissance soutenable étayée cette fois par de vrais choix rationnels. Le plus drôle dans cette histoire est que le capitalisme s’est déjà mis au vert et que votre banquier de proximité fait déjà dans la relocalisation !

L’histoire avance, gonflée cette fois d’une crue démographique sans précédent alors que notre morale impose de ne pas laisser dans la misère deux tiers de nos semblables. Les néo-croissancistes façon Claude Allègre envisagent de généraliser notre niveau de vie à la planète, le foisonnement de l’inventivité scientifique et technique résoudra tout ; à l’inverse, les tenants de la sobriété façon Yann-Arthus Bertrand visent à l’adaptation éthique des modes de vie occidentaux aux limitations planétaires. La « vérité de leur opposition » est qu’ils tendent symétriquement à mettre en place les conditions d’une éventuelle survie de la bourgeoisie à l’occidentale.

La bourgeoisie à l’occidentale n’est pas nécessairement un mal (n’en déplaise au Tao : la raison et les lumières pour tous, c’est bien !). Seule une très petite minorité de la classe possédante occidentale voudra s’expatrier en Chine, en Inde pour y « suivre l’argent » et se faire homme lige de nouveaux tycoon ou de nouvelles féodalités. Les autres voudront conserver, sur place, leurs propriétés et leur statut dans la hiérarchie. Pour y parvenir, la bourgeoisie sédentaire devra affronter la masse toujours grandissante des sans emploi. Afin de calmer la foule des désoccupés, des « sans projet », la bourgeoisie sédentaire devra inventer de nouvelles formes de redistribution dont elle gardera le contrôle. Le jeu n’est pas perdu, la classe bourgeoise peut faire alliance avec la redoutable bureaucratie de l’aide sociale rodée depuis quarante ans au jeu qui consiste « à gagner sa vie » à faire semblant de s’occuper du malheur des autres. De cela, personne ne parle, mais tout le monde s’inquiète de tirer son épingle hors du jeu qui s’annonce : serrons-nous tous la ceinture, chacun au cran qui convient à son rang.

Tandis que chômeurs et chômeuses se font piéger dans les sociétés de repassage et les trappes du RSA, tandis que les Claude Allègre et Arthus Bertrand offrent le spectacle d’une opposition d’opérette sur l’idée du monde à venir, les capitaux jouent la vraie pièce. Le capitalisme (re)verdit avec l’inventivité du chacun-pour-soi et sans véritable plan d’ensemble. Toutefois, cette effervescence produit la réserve des solutions dans laquelle nous pourrons sélectionner ce qui marchera dans telle ou telle situation. Ainsi, devant le risque de crever de chaud, ou de disparaître avec le dernier ballet des seigneurs de guerre néo-féodaux, la classe possédante a la vocation de se transformer en la seule classe révolutionnaire disponible : c’est elle qui convertira les mentalités prédatrices vers plus de solidarité et de coopération. Mais pourra-t-elle assumer la mauvaise conscience d’une restauration et de la généralisation d’une néo-domesticité salariée destinée à calmer les colères qu’engendre la misère ? Il n’y aura plus et pour longtemps du travail émancipateur pour tous ! À part d’échapper à la gestion bureaucratique de la fin du monde par prédation et inversion violente de la couleur des cases sur l’échiquier, que pouvons-nous espérer ? Au terme d’un pénible accouchement, la classe inédite de ceux qui ont encore quelque chose à léguer, propriété, savoir ou décence est de ce fait en position de donner. En déclarant nécessaire l’alliance boroméenne entre liberté, égalité et fraternité, elle pourrait se « sur-vivre » en se transformant et transmettre ainsi notre héritage culturel par un projet non prédateur. Une constitution pour l’économie aiderait à préparer l’issue heureuse de cet accouchement « in extremis ».

Jean-Luce Morlie

(*) Pour Serge Latouche, il faut compter non pas 6 mais 8 "R".