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dimanche 27 mars 2016

Folie des grandeurs d'une fin d'époque ou comment réinventer le passé, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Nous pensions, après la présentation de la loi El-Khomri, qu’il n’était pas possible de ravaler plus bas le projet politique socialiste, dont je rappelle qu’il se formulait ainsi au début du XXe siècle : mettre l’économie au service d’une société plus juste. Eh bien non. Il y a un degré supplémentaire dans la descente aux abysses qui nous rapproche dangereusement de l’enfer dantesque. C’est à ce niveau-là qu’il faut loger le gigaprojet de mall à 3 milliards d’euros, EuropaCity, que le groupe chinois Dalian Wanda et Immochan, branche immobilière d’Auchan (famille Mulliez, évadée fiscale engraissée au CICE), comptent réaliser dans le triangle de Gonesse, sur 80 ha, avec les encouragements intéressés de l’État aménageur et d’une majorité d’édiles locaux (les quelques résistants se recrutent à droite (LR), à l’extrême droite (FN) et chez EELV). Ce triangle de Gonesse, déjà grignoté de partout, ce sont 800 ha d’excellentes terres agricoles (un miracle en exploitation intensive), parmi les dernières d’Île-de-France. Il y avait bien la friche industrielle de PSA-Aulnay, plus au sud, 180 ha, mais Auchan n’en a pas voulu. C’est tellement plus grisant, tellement plus moderne de saccager le bel et le bon que de dépolluer !

En matière de malls dispendieux et énergivores, la France souhaite en remontrer à Dubaï et à Riyad, mais COP 21 oblige, et dans la mesure où son président, Laurent Fabius, qui n’est plus à une incohérence près, soutient le projet, les commanditaires d’EuropaCity ont verdi et gadgétisé leur copie : on lui fera une carapace de panneaux solaires usinés en Chine, on y aménagera 50 000 m² d’équipements culturels pleins d’écrans abrutissants et de machins à acheter, on y ouvrira un FabLab pour impotents manuels et des espaces de coworking pour geeks posthumains. Cela fera sans doute oublier le centre commercial de 230 000 m², le parc d’attractions, la piscine sous bulle et la station de ski sur neige artificielle. La promesse de création de plus de 11 800 emplois dans un paysage socio-économique sinistré (chômage à 16,7 %, taux de pauvreté à 25 %) fait bander les inverseurs de la courbe du chômage. Et tant pis si la plupart des emplois destinés aux locaux consistera probablement en jobs de gardiennage, de nettoyage, de vente et de mise en rayons, pourvu que le lumpenprolétariat ait de quoi s’en mettre plein les mirettes ; et tant pis, également, si le ratio emplois détruits/emplois créés, dans un espace déjà saturés de malls, risque rapidement d’être négatif. Il se trouve d’ineptes sociologues tel Jean Viard pour y voir la pouponnière de la société commerciale du futur.

Les consultations publiques, sans valeur décisionnaire (vive la démocratie participative !), donnent de bonnes raisons d’espérer aux promoteurs d’EuropaCity. Il ne sera pas nécessaire d’envoyer l’armée ou les CRS contre les opposants. On laissera les pauvres embauchés en CDD taper sur d’autres pauvres. L’assurance (rarement vérifiée) d’un ruissellement des bénéfices motive de nombreux habitants qui, prêts à signer ce pacte faustien, ont visiblement fait une croix sur le futur pour croire que le futur, dans une économie globalisée de l’accaparement au bord du krach, c’est forcément cela.

Comment appelle-t-on un régime politique qui préfère nourrir les illusions de son peuple plutôt que les ventres ? Et comment qualifier un secrétaire d’état à la réforme territoriale, André Vallini pour le nommer et le marquer au fer rouge de l’infamie, qui, ignorant le bilan carbone désastreux de ces aménagements, ose dire : « Pour que la France reste la France, nous devons continuer à construire des aéroports, des barrages, des autoroutes, des lignes de TGV, des équipements de tourisme. » La direction est donnée : on regarde résolument vers le passé. Le saupoudrage des nouvelles technologies à la mode n’y changera rien. Cette façon de penser, construire pour construire, sans même se soucier du pourquoi et du pour qui, est d’un archaïsme ahurissant. Pour que la France reste la France, il serait bon qu’on tienne compte des Français qui y vivent ou tentent d’y vivre, dans un environnement de plus en plus dégradé. Ah qu’il est beau et fort, le symbole : Auchan détruisant des champs avec l’argent chinois...

Il y avait bien d’autres façons de valoriser le triangle de Gonesse, comme transformer ces 80 ha de bonne terre en zone sauvage ou en jardins collectifs pour aider les riverains à accéder à l’autonomie alimentaire, mais l’imagination n’est pas au pouvoir. Nous avons, paraît-il, les meilleurs experts du monde, formés, comme la plupart des dictateurs de l’Afrique francophone de l’après-décolonisation, dans les meilleures écoles, Sciences Po, l’ENA, Normale Sup, l’EHESS, Polytechnique, et y enseignant à leur tour, parce qu’on y végète à l’aise. Ils sont très écoutés, ratiocinent à tout vent, à tous les carrefours médiatiques, nous entretenant de leurs radotages à longueur d’année. Ces radotages doivent bien avoir un fond de génie : ils sont tellement au-dessus de toute critique que la contradiction est assurée le plus souvent par des collègues et amis qui sont d’accord avec eux à peu près sur tout. Alors, comment se fait-il, dans un contexte aussi propice à la propulsion du schmilblick, que leurs lumineux diagnostics éclairent si peu, que leurs avant-gardistes préconisations fassent régresser un pays qui fut, au XVIIIe siècle, un phare intellectuel et un laboratoire politique si bouillonnant ? L’excuse suivant laquelle ils ne seraient écoutés des décideurs qu’à demi ou de travers ne tient pas, puisqu’ils fréquentent les mêmes cercles et qu’on ne s’y entend que trop bien pour se partager les derniers rogatons d’une croissance égrotante. Non, les professionnels de la politique, de concert avec une partie de la haute fonction publique de l’État, considérant que la société civile est trop inculte pour leur disputer un magistère pourtant si peu inventif, appliquent au contraire avec un zèle stupide les recommandations de ces experts qui ont intérêt à ce que tout change en surface pour que rien ne change en profondeur. Ils savent pour nous, parce qu’ils voient grand et gros (BIG est d’ailleurs l’acronyme du cabinet d’architecture danois mégalomaniaque qui a conçu les plans d’EuropaCity) et que nous sommes petits et faibles. Certes, ils ne voient pas loin et jettent la République sur l’iceberg, mais que leur importe ? Si le paquebot coule, ils n’auront pas l’élégance d’attendre que le gros des passagers ait été évacué pour accaparer les rares canots de sauvetage que leur prévoyance à ras de nez aura embarqués.

Alors que faire ? L’entartage est un rappel à l’ordre trop gentillet. Les Ukrainiens avaient trouvé une méthode radicale, vite jugée par nos experts d’un populisme vulgaire, pour ne pas dire abject : jeter littéralement à la poubelle les représentants et leurs séides notoirement incompétents et/ou convaincus de mensonge et/ou de malversation. Ce pourrait être une étape avant la mélasse (il y a assez de goudron comme cela) et les plumes, et, à la fin des fins, l’ostracisme, par quoi l’on rendrait l’exercice d’un mandat politique beaucoup moins désirable.

Ne laissons pas les interstices de vie aux marchands et à leurs supplétifs politiques ou ils feront le vide dans nos âmes et dans nos cœurs. Chassons-les de la cité avant qu’ils ne la transforment en prison consumériste pour anthropophages conditionnés. Proposons, occupons, expérimentons, avant même d’en avoir reçu l’autorisation, sinon pour nous, du moins pour les générations futures. C’est le minimum requis en matière de morale.

Parallèlement, exigeons une nouvelle Constitution qui s’inspirerait du préambule de la Constitution de l’archipel des Seychelles, en première ligne face au bouleversement climatique :

Nous, le peuple seychellois,
Remerciant le Tout-Puissant d’habiter l’un des plus beaux pays du monde ;
Toujours soucieux du caractère unique mais fragile des Seychelles ;

Déclarant solennellement notre engagement inébranlable … à contribuer à la préservation d’un environnement sûr, sain et viable pour nous-mêmes et pour notre postérité…

Avec Fabius au Conseil constitutionnel, nous sommes certains que pareil préambule ne verra jamais le jour. Mais la France est le plus beau pays du monde, n’est-ce pas ? Elle n’a pas de leçon à recevoir de quelques confettis du Pacifique. Elle a Laurent Fabius, elle a André Vallini, elle a Auchan.



En politique, les insensés peuvent faire en sorte que ce soient les sages qui aient tort.
Jean Rostand.

Bertrand Rouziès-Léonardi

jeudi 17 mars 2016

Il était une fois les arbres et nous, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Avertissement, par Écodouble :
Le texte qui suit aurait dû figurer dans un ouvrage collectif qui, sous la direction de Paul Jorion, ne vit jamais le jour.
Son titre devait être : Encyclopédie du XXI ème siècle.
En 2014, Bertrand Rouziès-Léonardi fut le principal contributeur durant les travaux préparatoires de cet ouvrage.


Votre monde est superbe, et votre homme est parfait !
Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie ;
Vous avez sagement taillé l'arbre de vie ;
Tout est bien balayé sur vos chemins de fer ;
Tout est grand, tout est beau, mais on meurt dans votre air.

Alfred de Musset, « Rolla », 1833.

Il était une fois, en des temps pas si lointains, un empire terrestre, empire de Libre-Échange, qui ne connaissait que la liberté de piller et de gaspiller à grande échelle, à échelle globale, les fruits inégalement répartis du pillage, ce qui entraînait une dévaluation permanente de tout ce que les notions de liberté et d’échange charrient de positif, au grand désespoir des peuples sommés d’embrasser cette liberté-là ou la mort, et qui troquaient en fait une mort immédiate contre une mort lente. Dans cette économie marchande de la rapine ou Raubwirtschaft1, les intérieurs cossus des habitants les plus favorisés se remplissaient et se renouvelaient au prix d’une extension continue des déserts autour d’eux et du vide en eux.

Les administrateurs de l’empire bornaient leur gestion du progrès à applaudir chaque saut technologique en interrogeant le moins possible ses effets sur les sociétés concernées et leurs environnements et en se focalisant presque exclusivement sur le moyen de démultiplier les gains pour l’industrie. Le condominium industriel qui, en association avec le condominium financier, se partageait alors le gâteau du monde aimait à se parer des atours flamboyants de l’innovation pour justifier ses agissements primitifs, régis par la bête loi du plus fort. Les produits de consommation courante assemblés dans ses usines avaient beau être de plus en plus sophistiqués, au point de devenir, pour certains d’entre eux, des objets ésotériques à révérer autant qu’à consommer, leur fabrication n’en dépendait pas moins des énergies fossiles, extraites du charbon, du gaz et du pétrole. Si le progrès consistait à faire du neuf avec du vieux, il ne fallait pas s’étonner que le neuf sentît la mort une fois déballé. L’industrie était fondamentalement archaïque et ses stratégies de développement, à courte vue, l’étaient tout autant.

De toutes les ressources fossiles, la plus sollicitée était le charbon de bois, qu’il provînt des mines ou du bois vivant. Les autres ressources, d’exploitation plus récente, n’avaient fait que s’ajouter à celle-là, sans jamais parvenir à lui ravir l’hégémonie. Quoique tout le monde en parlât, la transition énergétique n’avait pas eu lieu. Les hommes exploitaient toujours plus de ressources, mais toujours les mêmes, en somme, de celles qui ne sont pas trop difficiles à atteindre et qui ne se reconstituent pas.

Dans ce monde de maîtres de forge, de Toubal-Caïn et de Vulcain, la machine économique ne tournait que grâce aux forêts et c’était aussi grâce aux forêts que l’air continuait d’être à peu près respirable, même s’il l’était de moins en moins pour de plus en plus d’hommes et de bêtes. Une étrange fête avait d’ailleurs été instituée, en l’honneur d’un Enfant-Dieu, né supposément au solstice d’hiver, qui consistait à abattre des dizaines de millions de jeunes arbres pour les décorer et les regarder mourir, et à consommer au réveillon un dessert en forme de bûche. L’extermination de masse et son simulacre réunis dans une même fête. C’était donc cela, le progrès. C’était comme si le Dieu des marchands de sapins, ces sapins dont on faisait aussi les cercueils, exigeait le sacrifice symbolique et le sacrifice réel.

Imaginez Yahvé réclamant et l’agneau et Isaac. Et encore, dans cet exemple, l’agneau est de trop.

Dans cet empire-là, toutes les provinces n’étaient pas au même stade d’exploitation du bois. Certaines avaient tellement misé sur le charbon pour leur décollage industriel qu’elles en avaient fait le tour un siècle après l’avoir orchestré. La province appelée Angleterre, qui brûla les forêts américaines, après avoir brûlé les siennes, et dévora sans retenue le charbon de son sous-sol pour gonfler ses exportations, pour faire tourner les moteurs à vapeur à faible rendement de ses bateaux, de ses trains et de sa lourde machinerie industrielle2, ainsi que pour alimenter le réseau mal conçu, inefficace et dispendieux des becs de gaz de son éclairage public3, l’Angleterre, dis-je, commença très tôt à mesurer les conséquences de l’intensification et de la généralisation de l’usage du charbon. Elle mesura et ne fit pas grand-chose, car en ce temps-là l’homme était savant et inconséquent.

William Turner, peintre réaliste et non pré-impressionniste, comme le proclamaient les historiens de l’art qui n’avaient pas l’heur de vivre à proximité des centrales à charbon chinoises du début du XXIe siècle, avait fixé pour les générations futures la vision de paysages urbains rongés par le smog industriel. L’historien Alexis de Tocqueville a décrit ce Pandémonium qu’était devenu en quelques années Manchester, capitale mondiale du textile. Centre névralgique de la puissance économique britannique (40 % des exportations dans les premières décennies du XIXe siècle), la ville cuisinait la mort dans ses entrailles et la rotait par près de 500 cheminées en 1843 :

« Une épaisse et noire fumée couvre la cité. Le soleil paraît au travers comme un disque sans rayons. C’est au milieu de ce jour incomplet que s’agitent sans cesse 300 000 créatures humaines. ... C’est au milieu de ce cloaque infect que le plus grand fleuve de l'industrie humaine prend sa source et va féconder l’univers. »4

Turner peignait en 1844 son célèbre Rain, Steam and Speed ‒ The Great Western Railway.

L’enfumage des villes anglaises était tel que le rachitisme touchait toutes les classes sociales. La luminosité avait baissé de 50 % en certains endroits. La plupart des arbres dépérissaient dans les jardins publics, victimes de ce que l’on commença à appeler, à partir de 1872, les « pluies acides ». Les oiseaux désertaient leurs frondaisons dégarnies. Dès 1842, était créée une Association for Prevention of Smoke, première d’une longue liste d’associations de défenseurs de l’environnement aussi bruyantes qu’inécoutées. En 1899, la plupart des Mancuniens (habitants de Manchester) désireux d’aller casser du Boers furent réformés pour cause de constitution malingre5.

À la même époque, la province des États-Unis, qui n’avait pas encore basculé dans le tout pétrole, faisait d’autres choix. L’historiographie de la conquête de l’ouest a longtemps marqué une plus grande fascination pour les percées du cheval vapeur que pour celles des convois de chariots, lesquels ne faisaient sans doute pas assez honneur à l’ingéniosité humaine. Or, l’épopée de la frontière, comme la première révolution industrielle américaine, aura surtout dépendu de l’eau et des chevaux. Ces derniers fournissaient la moitié de l’énergie totale en 1850. Les chevaux de trait américains, grâce à une sélection intelligente, gagnèrent en puissance et en rapidité. Ils étaient 50 % plus puissants en 1890 qu’en 1860 ; leur vitesse de trot passa de 3 à 2 minutes par mille entre 1840 et 1880. À la fin du XIXe siècle, on dénombrait un cheval pour vingt-cinq citadins environ à Chicago et à New York6. Quant à l’énergie hydraulique, captée par des turbines de plus en plus performantes, elle représentait 75 % de l’énergie industrielle en 18707.

Même après que l’automobile eut triomphé de l’hippomobile au XXe siècle, les chevaux continuèrent de rendre des services inappréciables. Pendant les deux immenses boucheries guerrières qui déchirèrent les provinces européennes, ils subirent, essentiellement dans les services logistiques, des pertes considérables. La Première guerre mondiale coûta à l’armée anglaise 484 000 chevaux, soit un cheval pour deux soldats tués au front. Les batailles hivernales de la Seconde guerre mondiale sur le front de l’est furent le théâtre de scènes insolites : on y vit souvent des chars lourds tirés par des chevaux efflanqués, qui « accrochaient » mieux la neige que les chenilles. On n’ose imaginer combien périrent dans ces occasions. Ils n’eurent pas droit aux hommages que les hommes réservent aux dépouilles de leurs soldats. Pourtant, l’horreur de ces guerres avait gommé la frontière que la civilisation matérialiste, à son apogée, trace présomptueusement entre l’homme et la bête. Les animaux pouvaient toujours se consoler en constatant qu’il y avait aussi des abattoirs pour la viande humaine.

Si le monopole du charbon fut brisé au XXe siècle dans les provinces occidentales, s’il fallut compter avec le pétrole et le gaz, pompés d’abord chez soi puis sans vergogne dans des provinces vassalisées (et dévalisées), il n’est pas certain que leurs habitants y aient gagné au change. On faisait encore, plus encore dans le fossile, dans le cancérigène et l’asphyxiant, et le climat global se mit à accuser le coup des rejets croissants de dioxyde de carbone. On avait toujours besoin de charbon pour les centrales électriques, on avait besoin de toujours plus de bois pour la construction, l’ameublement et le chauffage. Entre la dernière glaciation et le XXIe siècle, 10 millions de kilomètres carrés de forêts furent consommés, dont la moitié durant le seul XXe siècle. Les provinces dominantes étaient parvenues à maîtriser leur déboisement mais leurs compagnies forestières ravageaient les provinces dominées. Ainsi du Japon qui, après plusieurs siècles de laxisme, se targuait au début du XXIe siècle de sous-exploiter ses forêts tandis que ses agents organisaient la destruction méthodique des forêts primaires du Sarawak, en Malaisie.

Cela faisait longtemps que l’accès au bois était l’enjeu de luttes sociales acharnées. Bien davantage que la révolte des luddites en Angleterre, cette question d’écologie politique, qui touchait aussi à la question délicate de la propriété, avait inspiré les premiers travaux du jeune économiste Karl Marx8. La privatisation des forêts, l’abolition des usages communaux qui y étaient attachés et le développement de l’ingénierie forestière sur le domaine de l’État s’étaient heurtés à de vives résistances. Dans la France d’Ancien Régime, l’application du modèle d’exploitation à l’allemande, rationnelle et « soutenable » (le terme apparut dès le XVIIIe siècle), avait provoqué la « révolte des demoiselles » dans le Jura en 1765, révolte de villageois et de petits artisans qui se retrouvaient privés d’un bois bon marché. Les cahiers de doléances de 1789 fourmilleraient un peu plus tard de récriminations contre les activités industrielles, les forges et les salines, accusées d’accélérer la déforestation et d’augmenter le prix du bois. En réponse, une loi avait été promulguée le 29 septembre 1791, qui, à la stupéfaction des intéressés, renforçait les droits des propriétaires et interdisait aux agents royaux d’aller fourrer leur nez dans la gestion du domaine forestier privé. La mesure fut comble quand le code forestier de 1827 supprima certains droits coutumiers de prélèvements villageois. Le message était clair : priorité à l’effort d’industrialisation. En 1830, dans les Pyrénées, des villageois prirent les armes contre les maîtres de forge et les charbonniers ; il fallut treize compagnies d’infanterie pour les réduire.

N’ayant quasiment plus de forêts sur leur propre sol, les Anglais rationalisèrent l’exploitation des forêts de leurs colonies, constituées d’office en réservoirs. Là aussi, la « foresterie technocratique »9 s’aliéna à peu près tous les groupes sociaux non concernés par la coupe industrielle « raisonnée », les communautés de chasseurs-cueilleurs, les adeptes de la culture sur brûlis et de l’élevage extensif, les communautés villageoises privées de leur petit bois de chauffage et même les marchands de bois précieux. Des révoltes éclatèrent régulièrement (Gudem Rampa en 1879, Chotangpur en 1893, Madhya Pradesh en 1910), qui forgèrent la conscience nationale indienne et furent l’occasion d’expérimenter des formes de protestation pacifiques comme la grève de la faim et la désobéissance civile.

Durant le XXe siècle, les conflits autour du déboisement industriel et agro-industriel (transformation de la forêt en plantation monospécifique d’eucalyptus, pour le papier, d’hévéas, pour le caoutchouc, ou de palmiers à huile) firent peut-être moins de morts, mais les conséquences affectèrent tous les territoires possédant un couvert forestier, y compris les territoires pratiquant une gestion scientifique. Il suffisait de si peu de chose, alors, pour que le bien public se confondît avec les intérêts privés et que la science apportât sa caution.

Beaucoup de temps a passé. Après plusieurs bouleversements climatiques majeurs, les hommes ont compris qu’il fallait coopérer avec la forêt, que l’aventure de l’espèce a commencé là et que c’est là, parmi les arbres, en leur compagnie apaisante et grandiose, que la vie vaut la peine d’être vécue, au rythme lent des choses qui se pénètrent du monde qu’elles pénètrent. Dans un sursaut de lucidité, les hommes du XXIe siècle s’étaient promis de planter un arbre pour un arbre arraché. Nous, plusieurs siècles plus tard, nous en plantons dix, de diverses essences, dix pour un prélevé, ceci pour donner dix fois plus de chances à la biodiversité de nous émerveiller un million de fois plus à chaque poussée de sève, et nos enfants ont la charge de veiller sur leur croissance comme nous veillons sur la leur. Prenant acte de ce que les meilleurs sols sont les sols forestiers, nous avons développé tous ensemble, dans le respect de savoir-faire et de savoir-vivre pluriséculaires, une agriculture symbiotique qui fait avec les arbres, qui se protège par eux et se développe par eux. Longtemps l’humanité a mesuré sa force à l’ampleur des destructions qu’elle opérait. Il s’agissait là d’une puissance nihiliste. À présent, sa force se mesure à sa capacité d’épouser sans la violer l’une des formes les plus achevées de la nature pour y régénérer la grammaire de sa culture.

Qui s’identifie à l’arbre se sent de la force mais ne se croit pas immortel.

Bertrand Rouziès-Léonardi

1 Ernst Friedrich, Wesen und Geographische Verbreitung der Raubwirtschaft, Petermanns Mitteilungen, 50, 1904. 2 Si l’on en croit le témoignage d’un film d’animation japonais de Katsuhiro Ōtomo, Steamboy, sorti en 2004 sur les écrans de cinéma.  3 Apparu à Londres dans les années 1810, le gaz d’éclairage était un produit de la distillation du charbon ‒ et il fallait beaucoup de charbon pour distiller le charbon. Son pouvoir éclairant était médiocre. Les conduites qui l’acheminaient étaient de véritables passoires. 30 % du gaz rejoignait l’atmosphère délétère des villes dans les années 1850. Voir Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse, Une histoire du risque technologique, Paris, Seuil, 2012, p. 203-235.  4 Alexis de Tocqueville, Œuvres complètes : Voyages en Angleterre, Irlande, Suisse et Algérie, éd. J.-P. Mayer, t. V, fasc. 2, Paris, Gallimard, 1958, p. 82. 5 Stephen Mosley, The Environment in World History, New York, Routledge, 2010, p. 106-107. 6 Voir Joel Tarr & Clay McShane, The Horse in the City. Living Machines in the Nineteenth Century, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2007. 7 David E. Nye, Consuming Power. A Social History of American Energies, Cambridge (MA), MIT Press, 1998, p. 82. 8 John Bellamy Foster, Marx’s Ecology : Materialism and Nature, New York, Monthly Review Press, 2000, p. 67. 9 Christophe Bonneuil & Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement anthropocène, Paris, Seuil, 2013, p. 241.

mercredi 13 janvier 2016

Mort imminente de la déesse Auto

Article écrit par Bertrand Rouziès Léonardi, initialement publié le 11 janvier 2016 sur son blog du Club de Médiapart.

« Et après ? », d'aucuns rétorqueront. L'humanité s'est fait une spécialité, par son ingéniosité, de surmonter les défis qui se présentent à elle, qu'ils soient d'origine naturelle ou d'origine anthropique.

Tant que le péril était localisé, les communautés humaines réussissaient souvent, en effet, à le circonscrire ou, du moins, à en amortir les effets. Mais pas toujours, comme l'analyse Jared Diamond dans Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition et de leur survie (Paris, Gallimard, « NRF-Essais », 2006). La différence avec l'époque où nous vivons est que les conséquences d'une connerie persévérante, en dépit de l'effet papillon, débordaient rarement, alors, les limites du secteur où elle se déployait. Maintenant, sous le régime globalisé du libre-échange, la connerie joue à saute-frontières et nous met tous dans la panade, quelque part que nous y ayons. Or, il est tout à fait possible d'être fort ingénieux et suprêmement con. Cherchez autour de vous, les exemples abondent.

L'industrie automobile, comme chacun d'entre nous le sait ou le subodore à sa naissance, simplement en promenant les yeux sur les espaces artificialisés, est devenue le baromètre de la santé de notre civilisation thermo-industrielle. Une bonne partie, sinon la plus grosse, de l'économie capitaliste mondialisée tourne autour de ce moyen de transport ; une bonne partie, sinon la plus grosse, de notre insatiable appétit de puissance est captée par lui. Inutile de montrer du doigt les étatsuniens. Nous, Français, nous leur tenons la dragée haute, comme l'atteste cette épidémie de delirium voiturolâtre aigu qui, lors des dernières grosses inondations saisonnières, a conduit quelques-uns de nos concitoyens, imperméables aux objurgations des autorités, à chercher à tout prix à sauver leur bagnole, plutôt que leur propre peau ou celle de leurs proches, dans des garages fermés et à demi submergés.

Le problème de l'industrie automobile et des systèmes complexes, financiers, sociaux et infrastructurels, qu'elle détermine, est son extrême sensibilité et donc vulnérabilité aux chocs conjoncturels. La qualification de « colosse aux pieds d'argile » lui sied comme un gant. Les effets de seuil (phénomène du « tout ou rien »), les effets en cascade (contagion) et la difficulté de retrouver un état d'équilibre après le choc (phénomène d'hystérésis) en malmènent régulièrement les fondements mous. Elle peine à trouver en elle les ressources pour y faire face et, comme le Veau d'or bancaire, ne doit souvent son salut, dans les périodes de crise, qu'à la collectivisation étatique des pertes, car le marché, tout aussi sensible et vulnérable qu'elle, n'y pourvoit pas. L'ingéniosité technique ne peut pas grand-chose contre la menace multiforme qui pèse sur la déesse Auto. Elle n'a d'ailleurs pas particulièrement brillé, s'agissant de l'objet lui-même, dont les principes de motorisation et de combustion n'ont pas bougé depuis plus d'un siècle. Une voiture reste un moteur posé sur un châssis, lui-même posé sur quatre roues. Les voitures volantes, recyclant pour se mouvoir les déchets domestiques, ne sont la norme que dans Retour vers le futur.

C'est en revenant à l'objet lui-même qu'on en mesurera la fragilité absolue, laquelle aurait dû en interdire la promotion et en sceller le destin industriel. Du carburant, on peut toujours en fabriquer, quasiment avec n'importe quelle matière organique, tant qu'il y a de la matière et des distilleries, mais sans roues, la voiture n'est rien plus rien. Or, les roues sont enrobées de caoutchouc, et pas d'un caoutchouc de synthèse, qui ne serait pas assez résistant, mais d'un caoutchouc naturel, tiré de Hevea brasiliensis. Les trois quarts de la récolte mondiale annuelle de caoutchouc sont affectés à la fabrication de près de 2 milliards de pneus de voiture, de camion, de tracteur et d'avion. Le caoutchouc naturel représente 40 % de la production totale de caoutchouc. Quand on pense aux méfaits de l'exploitation du caoutchouc naturel, en pense généralement à l'épopée négative du « red rubber » au Congo belge. On n'imagine pas forcément la catastrophe écologique majeure à laquelle elle donne lieu actuellement en Asie du Sud-Est, au Viêt-Nam, au Laos, en Thaïlande, au Cambodge, en Birmanie et même dans le Yunnan chinois, où, contrairement à ce que le nom scientifique de l'arbre laisse entendre, se concentre l'essentiel d'une production comparable, par ses ravages sur les écosystèmes, à la monoculture du palmier à huile. Cela fait depuis 1911 que le caoutchouc asiatique inonde le marché, au prix d'une déforestation galopante et, aujourd'hui, exponentielle.

Le hic est qu'il suffit d'un rien pour que ce centre de production asiatique s'effondre quasiment du jour au lendemain, sans laisser la moindre chance à l'industrie automobile de s'adapter dans un délai court, puisque, de toute façon, le capitalisme est fondamentalement con et nous encore plus cons de le croire inventif et immortel. Le hic, en l'occurrence, c'est un champignon brésilien friand de l'hévéa, Microcyclus ulei, qui provoque la maladie dite des feuilles et entraîne un dépérissement irrémédiable des arbres atteints. La monoculture de l'hévéa lui déroule une autoroute en lui permettant de voyager d'arbre en arbre sans risquer de voir ses spores interceptées par d'autres végétaux. Le « génial » capitaine d'industrie qu'était Henry Ford en fit la coûteuse expérience dans sa mégaplantation utopique de Forlandia, au Brésil, le long de la rivière Tapajós. Cet admirateur et inspirateur des autocrates crut pouvoir se passer des avis des botanistes et y laissa 20 millions de dollars (270 millions d'euros actuels). En 1935, tous les hévéas de Forlandia perdirent leurs feuilles en l'espace de quelques mois, quelques années seulement après le début de l'exploitation et, en 1945, Ford revendit son million d'hectares à vil prix. C'est exactement le même type de monoculture qui prévaut en Asie, de nos jours. Des scientifiques tirent la sonnette d'alarme depuis les années 1980 : qu'une seule spore de Microcyclus ulei vienne à s'égarer en Asie, par le truchement d'un vol intercontinental, et l'ère de la voiture et de ses dérivés se conclura abruptement. Dans un rapport daté de 2011, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture préconisait d'examiner tout passager d'un vol pour l'Asie du Sud-Est qui se serait rendu moins de trois semaines auparavant dans une région d'Amérique du Sud où sévit ce champignon. Il n'en a été tenu aucun compte, ni par les politiques, ni par les industriels, ni par les écologistes eux-mêmes, occupés sur d'autres fronts. Pourtant, Microcyclus ulei a un potentiel destructeur à faire pâlir d'envie Kim Jong-Un soi-même, grand amateur de champignons. Songez à tous les maillons de la chaîne des interdépendances associées à l'automobile dans nos sociétés modernes et vous comprendrez mieux ce que veut dire « être assis sur un volcan ».

Cet engouement suicidaire et exclusif pour l'hévéa est une illustration parmi d'autres de la tragi-comédie de l'anthropocène. Il confirme, s'il le fallait encore, le jugement au tranchoir de Schopenhauer sur la mécanique du génie humain : « semper eadem, sed aliter », « toujours la même chose, mais autrement ».

URL source : https://blogs.mediapart.fr/bertrand-rouzies/blog/110116/mort-imminente-de-la-deesse-auto

mercredi 23 septembre 2015

La course à l'abîme de l'ingénierie énergétique

Billet initialement publié le 1er septembre dernier par Bertrand Rouziès-Léonardi sur son blog du Club de Mediapart.

Nous savions l’industrie nucléaire française grevée de dettes vis-à-vis de ses actionnaires et des générations futures, nous nous attendions donc à ce que le tabou de sa finitude, dans notre hexagone densément nucléarisé, fût incessamment levé. C’est à présent chose faite, mais le plus étonnant est que ça l’ait été par un opérateur de l’État : l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME). Celle-ci, au regard de la progression spectaculaire des énergies dites renouvelables chez quelques-uns de nos voisins, a élaboré, avec l’aide de chercheurs de l’École des Mines et d’ingénieurs d’Artelys, un bureau d’études proches des grands énergéticiens, un scénario plausible d’abandon complet à moyen terme de la filière nucléaire au profit d’un nouveau « mix » ou paquet énergétique « 100 % vert », adossé pour l’essentiel à l’éolien, au solaire et à l’hydraulique (voir schémas ci-dessous). Le très technophile magazine Science et vie, dans son numéro de septembre 2015, s’en est fait le bruyant relais, sous une de ces titrailles racoleuses destinées à hameçonner le gogo : « La France sans nucléaire, c’est possible ! » Cela impliquerait un effort nullement insurmontable : il n’y aurait qu’à multiplier par dix le nombre d’éoliennes, par onze le nombre de panneaux solaires et à opérer de menus « ajustements » sur le parc hydraulique existant. « Il n’y a pas de limite scientifiquement établie »1 à cette montée en puissance, s’enthousiasme Jean-Philippe Roudil, responsable de la prospective chez Réseau de transport d’électricité (RTE). Il est vrai qu’en Espagne l’éolien est devenu la première source d’électricité et qu’il couvre déjà 40 % des besoins au Danemark. Cela donne des ailes à l’imagination des marchands de tapis et fait grincer bien des dents à Polytechnique, école rivale des Mines (vieux clivage). Nouredine Hadjsaid, de l’Institut national polytechnique de Grenoble, rappelle qu’« à tout moment, la production d’électricité et sa consommation doivent être parfaitement égales, sinon le réseau risque de s’effondrer dans la minute ». Sous-entendu : le nucléaire seul assure l’équanimité énergétique. Le 100 % renouvelable obligerait à une gestion complexe de l’intermittence. Sauf que le nucléaire, tributaire du niveau des fleuves au long desquels la plupart des centrales sont implantées, peut être frappé lui aussi d’intermittence en cas d’épisode caniculaire…

En fait, nonobstant les affirmations de Philippe Roudil, il y a deux limites scientifiques au 100 % renouvelable, tel que le conçoivent les industriels et une majorité d’ingénieurs. La première est physique, au sens de ce que nous savons des stocks de matières premières accessibles : si tout le monde s’y met en même temps, les ressources disponibles en métaux et en terres rares, déjà grandement entamées, n’y suffiront pas et l’on se battra pour avoir l’usage exclusif des miettes ultimes. La seconde est également physique, mais cette fois-ci au sens de ce que nous savons de l’économie de l’énergie : le rendement des sources d’énergie renouvelable actuellement promues est très mauvais, comparativement à ceux du pétrole et du charbon. Les idolâtres du gigantisme verdâtre ignorent volontairement un instrument de mesure imparable de la faisabilité, le taux de retour énergétique ou TRE (ERoEI en anglais pour « Energy Return on Energy Invested »), qui se définit comme le rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie. Le TRE moyen de la production mondiale de pétrole conventionnel est compris entre 10:1 et 20:12 (il était de 100:1 aux États-Unis au début du XXe siècle, quand le pétrole jaillissait du sol au premier coup de pioche). Le TRE des sables bitumeux aux États-Unis oscille entre 2:1 et 4:1 ; celui des agrocarburants, entre 1:1 et 1,6:1 (exception faite de l’éthanol, tiré de la canne à sucre, qui flirte avec les 10:1) ; celui du nucléaire, entre 5:1 et 15:13. Le TRE du bon vieux charbon demeure imbattable : 50:1 (27:1 en Chine) ; celui du pétrole de schiste culmine à 5:1 ; celui du gaz naturel, à 10:14. Tous ces TRE sont en net déclin depuis une dizaine d’années. Du côté des renouvelables, rien de mirobolant : aux États-Unis, le solaire à concentration (miroirs) a un TRE de 1,6:1 ; le photovoltaïque en Espagne a un TRE de 2,5:15. Quant à l’éolien, il croit pouvoir se glorifier d’un TRE de 18:16, mais si l’on prend en compte les externalités négatives (extraction des terres rares pour les aimants permanents, pollutions associées à la production et au recyclage des divers composants, entretien coûteux et complexe, remise en état du paysage après travaux d’implantation) et les extensions nécessaires (centres informatiques de gestion de l’intermittence, systèmes de stockage, centrales électriques), le TRE tombe à 3,8:17. Seule l’hydroélectricité tire son épingle du jeu à 35:1, voire 49:1. Le hic est qu’on a atteint en France un quasi maximum de capacité, comme l’indique la projection de l’ADEME.

Par ailleurs, l’ignorance du TRE est un vice capital de l’analyse courante dès lors qu’on se penche sur l’impact social de la crise énergétique planétaire qui se profile. L’offre de services essentiels à la population dépend en effet du surplus de production dont nous disposons. Or le TRE minimal pour pourvoir à tous nos besoins, dans le cadre d’un état providence de type occidental, se situe dans une fourchette comprise entre 12:1 et 13:18. En deçà de ce seuil, nous serons forcés de réviser et de réduire la liste des priorités existantes auxquelles nous ne sommes pas encore prêts à renoncer. Le 100 % renouvelable cantonné à l’éolien, au solaire et à l’hydraulique, s’il est mis en route au pas de charge par des démocraties égrotantes et inféodées aux lobbies industriels, réalisera le cauchemar de l’écofascisme. Car c’est bien là que le bât blesse. À aucun moment le scénario de l’ADEME n’évoque une réorientation de la politique énergétique concertée avec les populations des territoires concernés. Les ingénieurs décident de tout et le politique suit ou ne suit pas. Rien n’est proposé sur l’amplification nécessaire des économies d’énergie ; rien n’est dit sur la soutenabilité pour la planète d’une multiplication des éoliennes géantes et des panneaux photovoltaïques ; rien non plus sur la microproduction locale simple (le petit éolien, par exemple, d’antique conception, à réétudier de près), économe en matières premières, facile d’entretien, qui se passerait de techniciens hyperspécialisés, d’ingénieurs planificateurs et de centres informatiques9. Sous couvert d’écologie et d’interconnexion, la fin désirable du nucléaire se présente comme une course toujours plus poussée à la sophistication d’une machine folle qui sera le tombeau de l’humanité.

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1 Science et vie, n° 1176, septembre 2015, p. 95.

2 N. Gagnon et al., « A preliminary investigation of energy return on energy investment for global oil and gas production », Energies, vol. 2, n° 3, 2009, p. 490-503.

3 D. J. Murphy et C. A. S. Hall, « Year in review ‒ EROI or energy return on (energy) invested », Annals of the New York Academy of Sciences, vol. 1185, n° 1, 2010, p. 102-118.

4 C. S. A. Hall et al., « EROI of different fuels and the implications for society », Energy Policy, vol. 64, 2014, p. 141-152.

5 P. A. Prieto et C. A. S. Hall, « Spain’s Photovoltaic Revolution : The Energy Return on Investment », Springer, 2013.

6 C. A. S. Hall et al., 2014, op. cit.

7 D. Weiẞbach et al., « Energy intensities, EROIs (energy returned on invested), and energy payback times of electricity generating power plants », Energy, vol. 52, 2013, p. 210-221.

8 J. G. Lambert et al., « Energy, EROI and quality of life », Energy Policy, vol. 64, 2014, p. 153-167.

9 Le rapport final de l’ADEME est accessible ici.

vendredi 21 août 2015

Plus dangereuse que le méthane de leurs bêtes, la bêtise des hommes

Article écrit par Bertrand Rouziès Léonardi, initialement publié le 7 août 2015 dans le Club de Médiapart http://blogs.mediapart.fr/blog/bertrand-rouzies/070815/plus-dangereuse-que-le-methane-de-leurs-betes-la-betise-des-hommes

« Deux choses sont infinies : l’univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l’univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue. »
Albert Einstein.

Oui, il existe une infinité de formes de bêtise, une bêto-diversité anthropologique pour ainsi dire, mais la plus symptomatique de notre époque est sans doute la bêtise en blouse blanche, produit d’un croisement particulièrement fécond entre le sorbonagre rabelaisien et le docteur Folamour kubrickien. Cette bêtise témoigne non seulement d’une absence totale d’éthique (« Science sans conscience... »), mais encore d’une incapacité projective aiguë, tare inquiétante quand on sait quelle faune politico-financière, toujours friande de prêt-à-penser optimiste, rôdaille autour des laboratoires. La dernière trouvaille qui en soit sortie, à grand renfort de trompes médiatiques, est le 3-nitrooxypropanol (3-NOP). Cette substance chimique apparentée à la nitroglycérine, une fois mêlée à la nourriture des vaches laitières, réduit considérablement le volume de méthane, gaz à effet de serre bien connu, qu’elles éructent. Magnifique exemple de boucle autopoiétique (qui s’autoentretient) du mythe d’une ingéniosité humaine illimitée. À chaque problème sa solution, fort bien, mais ici, nous sommes dans la logique suicidaire du « à chaque problème sa solution, pourvu qu’on ne touche pas à la matrice des problèmes, laquelle rapporte encore assez pour nous masquer un effondrement imminent ». Eh bien, Messieurs les savants de l’INRA (9 000 postes, 35 emplois en équivalent temps plein consacrés à l’agriculture biologique !), même moi qui ne sais rien ou si peu en la matière, je note que vous vous félicitez qu’on remédie aux émissions de méthane bovines, devenues dangereuses par le seul fait de l’homme, en donnant à une des industries les plus polluantes au monde, l’industrie chimique, une nouvelle occasion de célébrer, à travers un dérivé du propane, le dieu Hydrocarbure, si bénéfique au réchauffement climatique. C’est presque aussi génialement stupide que d’extraire du gaz de schiste avec du propane, parce que cela diminue le déluge d’eau que nécessite la fracturation hydraulique. Surtout, ne changeons rien aux pratiques agricoles. Continuons d’engraisser un cheptel immense et insoutenable à brève échéance.

D’où ma seconde proposition pour la COP21 : qu’on coupe le robinet à subventions aux chercheurs ignorants des lois de la thermodynamique, encasernés dans la prison conceptuelle de l’économie thermo-industrielle et dont les fausses innovations consistent à étayer un édifice croulant qui menace de nous ensevelir tous.



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mardi 5 mai 2015

Tchernobyl nous rappelle que le compte à rebours de l'extinction des espèces est enclenché

Article écrit par Bertrand Rouziès Léonardi, initialement publié le 4 mai 2015 dans le Club de Médiapart http://blogs.mediapart.fr/blog/bertrand-rouzies/040515/tchernobyl-nous-rappelle-que-le-compte-rebours-de-lextinction-des-especes-est-enclenche

AVERTISSEMENT : Que celles et ceux qui considèrent que les guéguerres entre intellectuels polygraphomanes sont bien plus intéressantes que le destin du monde passent leur chemin.

Le 28 avril 2015, à une quinzaine (ou à une vingtaine) de kilomètres de la centrale nucléaire désaffectée mais toujours active de Tchernobyl, en Ukraine (une centrale nucléaire ne meurt jamais à l'échelle du temps humain), un incendie de forêt s'est déclaré, que les pompiers autochtones disent aujourd'hui presque circonscrit, ce qui signifie en vérité qu'il subsiste quelques foyers isolés et que 70 hectares sur les 320 touchés initialement se consument encore. Dormez tranquilles, bonnes gens. Le Monde rapporte que les autorités locales soupçonnent un acte de malveillance. Comme c'est pratique ! J'imagine tout à fait quelque écolo hirsute allumant une bougie dans les sous-bois pour fêter à sa manière les 29 ans de la catastrophe. C'est toute l'ingénierie nucléaire qui est un acte de malveillance, mais chut : le nucléaire, c'est à peu près tout ce à quoi se résume le génie technique français, avec le Rafale. Le "French bashing", cela suffit.

Si l'information a fait peu de bruit chez nous, dans les médias contrôlés et même dans les libres (zéro pointé pour la partie "Journal" de Mediapart), la faute sans doute à l'habitude prise par nos experts hexagonaux de faire barrage aux radionucléides volatiles, notamment le césium 137, avec des propos lénifiants sur les doses en jeu (indémodable croyance en l'adage paracelsien périmé selon lequel c'est la dose qui fait le poison), elle aura au moins provoqué une "vague de panique" sur le Net (ah, l'indigence comique du répertoire métaphorique journalistique...). Cette vague n'a pas peu contribué à l'extinction des feux.

Le problème, pour nos experts, est que certains scientifiques, par peur de voir leurs travaux enterrés fissa après leur publication officielle, les diffusent sur d'autres canaux. Et là, ça fait mal. Il y a bel et bien des raisons objectives de paniquer. L'attitude inverse est au mieux une imbécillité, au pire une complicité de crime contre l'humanité et contre le vivant. Il se trouve que si les forêts autour de Tchernobyl sont très étudiées et très surveillées, ce n'est pas pour rien. Les nucléolâtres prétendent qu'elles sont giboyeuses au-delà de l'imaginable et que la nature y reprend ses droits. Si le gibier semble surabonder, c'est qu'on part de loin et qu'il y a moins de viandards en treillis à l'affût. Ce que les nucléodoules ne disent pas, c'est que tout l'écosystème est malade. La prolifération n'est pas un gage de vie saine, encore moins d'équilibre. La longévité de la faune et de la flore est raccourcie, les cycles de croissance sont perturbés et les mutations accélérées. Au vrai, comme L'Express nous l'apprend (mais les scientifiques et les écologistes ukrainiens savent depuis longtemps de quoi il retourne), les incendies sont fréquents autour de Tchernobyl, surtout en août et en septembre. Les nucléophiles les imputent à un mauvais entretien des sous-bois. Enfumage, si j'ose dire. La nature, quand l'industrie ne se mêle pas de lui imprimer sa marque et ses rythmes de production, fait très bien son œuvre. Si les forêts brûlent, c'est tout bonnement que les feuilles et les aiguilles des arbres ne se décomposent pas normalement au pied des troncs, où la litière peut atteindre, dans les zones les plus radioactives, jusqu'à 16 cm d'épaisseur. La biodiversité est encore là, certes, mais elle est moindre et surtout, elle ne fait plus son office. Les scientifiques qui étudient les micro-organismes de l'humus sont formels : l'humus s'appauvrit. Du coup, la moindre étincelle est susceptible d'annihiler ce paradis maudit et de nous en faire partager au surplus les miasmes. L'ingénierie nucléaire n'avait pas prévu cela. Mais qu'a-t-elle prévu, au fait ? Que les réseaux sociaux paniquent en imaginant le pire, quoi de plus rationnel. C'est parce que les ingénieurs du nucléaire ont systématiquement minimisé les conséquences d'un accident que le pire advient et que nulle superpuissance n'est capable financièrement et techniquement d'y faire face.

La leçon de tout cela est que le scénario du film Interstellar est peut-être en train de se réaliser. Il se pourrait fort que nous manquions de nourriture avant de manquer de pétrole. Entre l'agro-industrie qui stérilise les terres arables et le radioactivité artificielle qui détruit les cycles naturels, l'humanité se cherche un bon motif pour croquer le globe jusqu'au trognon et passer à la planète suivante. Sauf qu'en s'arrachant à la terre, l'humanité s'arrachera à elle-même, se mutilera d'elle-même : l'homme, homo, est né de l'humus. C'est un trait commun à la plupart des mythologies que de souligner à quel point nous faisons partie, à quel point nous participons de ce monde-ci.




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samedi 21 février 2015

La fabrique du transhumanisme : mirage de l'économie 2.0

Article écrit par Bertrand Rouziès Léonardi, initialement publié le 20 février 2015 dans le Club de Médiapart http://blogs.mediapart.fr/blog/bertrand-rouzies/200215/la-fabrique-du-transhumanisme-mirage-de-l-economie-20

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »
François Rabelais, Pantagruel, 1542, chap. VIII.

Ruine de l’âme et de l’homme… Il y a infiniment plus dérangeant, dans le registre des curiosités modernes, que le transgenre, c’est le transhumain. Le transgenre est un homme qui se cherche, le transhumain, un homme qui se perd. La journaliste Corine Lesnes, auteure d’un article récent sur le sujet dans le supplément culture du Monde, définit ainsi la philosophie transhumaniste : « Un jour, l’homme ne sera plus un mammifère. » Le transhumain est une créature dénaturée qui mécanise la part encore vivante d’elle-même pour décupler ses capacités déclinantes ou altérées et se rendre à terme immortelle. Le transhumanisme se développe dans un contexte d’effondrement du vivant qui trouve son origine dans l’avènement, il y a deux siècles et demi, au sein des sociétés humaines, d’une économie vampirique : le capitalisme. À l’heure où nous commençons à voir, à l’échelle de tout le globe, en quels abîmes nous précipite la courbe exponentielle du progrès technique, le transhumanisme prend le parti non pas de freiner mais d’accélérer la chute en parlant de nous élever au rang de dieux. Par la faute de l’homme, la source unique de vie dans l’univers (jusqu’à preuve du contraire) se tarit, y compris en l’homme, mais l’homme aspire encore à régner, dût-il, mort à lui-même, régner sur un monde mort.

Le transhumanisme promeut l’homme bionique, l'homme « augmenté », l’homme-cyborg, pour faire pièce (si j’ose dire) à l’androïde façon Z6PO ou, mieux, « hubot » (cf. la série Real Humans). Le transhumaniste est un diable animé de bonnes intentions. Il financera le perfectionnement de l’intelligence artificielle sans y mettre de bornes, jusqu’à ce qu’elle prenne conscience d’elle-même (et alors elle nous surclassera). Comme il veut sauver les apparences de l’humanité, il cherchera parallèlement à perfectionner l’homme par tous les moyens, génétiques, électroniques et mécaniques. En faisant croire qu’il n’est de solution que technique aux maux de l’humanité, le transhumaniste donne un second souffle à un capitalisme moribond. C’est ce dernier qu’il « augmente », et non l’homme. La courbe du progrès technique, fléchage pavlovien pour peuples déboussolés et garantie de profits continus, ne doit surtout pas s’infléchir. La démesure dans un domaine ne peut se soigner que par la démesure dans un autre domaine. Si la technologie devient indispensable à l’homme, il ne faudra pas s’étonner que la technologie, quelque jour prochain, trouve l’homme dispensable. Voilà où nous en sommes, à peine sortis de la préhistoire : déjà au bord de l’extinction.

Le pire est que le transhumanisme est un totalitarisme doux qui, depuis une dizaine d’années, a débordé largement le cadre de la culture geek et du roman d’anticipation pour s’imposer à nous de la manière la plus « naturelle » du monde, à travers les gadgets du quotidiens, devenus extensions de nous-mêmes, qui seront des prothèses demain, des implants après-demain. Le premier propagandiste du transhumanisme est la société Google, comme aime à le rappeler Laurent Alexandre, chirurgien, expert en nouvelles technologies et intelligence artificielle, président de DNA Vision, société spécialisée dans le séquençage du génome humain, et accessoirement fondateur de Doctissimo.fr. Larry Page, cofondateur de Google, expliquait récemment que 9 emplois sur 10 sont menacés à brève échéance par l’automatisation des tâches. Google est leader mondial dans le développement de la robotique utilitaire et a investi massivement dans une myriade de start-ups biotechnologiques comme CALICO qui se sont donné pour objectif d’« euthanasier la mort ». Bill Gates, technophile modéré, prophétise la disparition des infirmières d’ici 2030-2035. Le même s’alarme de voir qu’il n’y a quasiment aucun débat sur les problèmes éthiques posés par l’intelligence artificielle. Le premier colloque sérieux sur le transhumanisme en France s’est tenu en novembre 2014.

Entretemps, la technique aura suivi sa courbe ascensionnelle, indifférente aux soubresauts du scrupule qui agitent la conscience des rares humanistes du monde savant. Le premier séquençage de l’ADN date de 2003 et depuis, on a séquencé des millions d’ADN. Le coût du séquençage a été divisé par 3 millions en 10 ans. En 31 ans, la puissance des serveurs informatiques a été multipliée par 1 milliard. Le neurone, qui existe depuis 550 millions d’années, est en passe d’être dépassé par le transistor, né il y a à peine 60 ans. Actuellement, la fabrication d’une enzyme capable de modifier vos chromosomes ne coûte que 11 $. Quant à l’homme bionique, il existe déjà, puisqu’en 2013, un cœur artificiel a été implanté pour la première fois sur un homme. 100 % des Français, paraît-il, sont favorables au développement des cœurs artificiels. Personne ne s’interroge sur les implications profondes de cette remarquable « première ». Pourvu qu’on souffre moins, qu’on cesse de vieillir et de mourir, on serait prêts à accepter toutes les formes d’artificialisation du vivant, comme on accepte l’artificialisation des terres arables, sur lesquelles les promoteurs font pousser leurs temples de la consommation et du loisir.

Bientôt, dès demain peut-être, grâce aux imprimantes 3D qui mettent en transe le ludion Jeremy Rifkin, le transhumain pourra s’artificialiser lui-même, à domicile. Mirage de l’autoproduction ! Comme elle fait rêver, cette imprimante 3D ! Les bricoleurs du dimanche se pâment et tous ceux qui ne savent pas quoi faire de leurs mains et maîtrisent mal l’outil informatique (90 % des gens) s’imaginent déjà en « créatifs », même si le travail de conception est fait par d’autres et le travail de production par la machine elle-même. Philippe Bihouix, dans L’Âge des low tech (Paris, Le Seuil, « Anthropocène », 2014), montre bien quelles sont les limites de ce nouveau gadget qui prétend résoudre en aval, du reste en l’amplifiant, un problème qu’il conviendrait de résoudre en amont : celui de la complexification des procédures de production, qui a pour corollaires la mort des savoir-faire simples et la perte de la maîtrise des outils de production. L’imprimante 3D, qu’elle soit un bien personnel ou un bien prêté ou loué par un Fab Lab (FABrication LABoratory), ne révolutionne en rien les modes de production et ajoute même un étage à l’édifice compliqué de l’économie industrielle en tant que collectivisation de l’impuissance. L’imprimante 3D étant incapable de s’imprimer elle-même, il faut bien une usine et même plusieurs pour en fabriquer tous les composants, ainsi que des mains pour les assembler. Ils sont peu nombreux ceux qui disposent des matériaux et du savoir technique pour s’en fabriquer une eux-mêmes. Par ailleurs, il faut des usines chimiques bien traditionnelles et bien polluantes pour élaborer le polymère thermoplastique qui est utilisé par les modèles standards accessibles au commun des mortels. Il existe des modèles qui travaillent l’aluminium, le titane ou l’acier inox en portant le métal à la température de fusion, mais ils sont inabordables et dépendent de l’industrie métallurgique. Une imprimante 3D n’est pas une petite unité de production industrielle. Les produits « monomatériaux » qu’elle imprime ne sont pas usinés. Son procédé est additif (elle dépose une couche après l’autre), alors que le procédé industriel est soustractif (filetage, perçage, découpage). Enfin, si par aventure vous parveniez à concevoir et à imprimer plusieurs parties de l’objet complexe utile qui vous intéresse (une prothèse bon marché pour handicapé, par exemple, et non une prothèse pour homme augmenté), la charge du montage vous reviendrait de toute façon. En attendant, impossible à l’heure actuelle d’imprimer un bon vieux clou.

L’imprimante 3D peut d’ores et déjà être remisée dans le cimetière des gadgétoïdes du transhumanisme béat qui en dénoncent la péremption prochaine. Les transhumanistes et leurs détracteurs pensent qu’on a déjà atteint le point de bascule. Erreur ! Comme très souvent, la sottise humaine est rappelée à l’ordre par ce qu’elle foule aux pieds : la nature. Lesdits gadgétoïdes du transhumanisme engloutissent des ressources non renouvelables ou mal recyclables (la faute aux alliages complexes et aux insuffisances irrémédiables, deuxième principe de la thermodynamique oblige, de l’industrie du recyclage*). L’artificialisation de l’être humain bute sur cette limite physique. Les premières applications industrielles des nanotechnologies versent dans le ridicule. Pour chasser les mauvaises odeurs des chaussettes, des ingénieurs ont eu cette idée géniale, assurément digne de l’eurêka d’Archimède, de mêler au tissu des nanoparticules d’argent, un métal réputé antiseptique et antibactérien. Impossible de récupérer des nanoparticules d’argent. C’est de l’argent (mal)proprement jeté par les fenêtres. L’économie 2.0 ne verra pas le jour, du moins pas pour la majorité des hommes, qui devra faire face, dans les années qui viennent, à la pénurie de tout ce sur quoi la civilisation capitaliste s’est construite. L’avenir n’est pas au surhomme artificialisé mais à l’homme décroissant, et tels que nous sommes partis, cette décroissance ne sera pas un choix de société mais un retour de bâton plutôt sévère et peut-être définitif.

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*Le recyclage du nickel, aisément repérable dans l’acier inox par exemple, coûte très cher. De plus, seulement 55 % de cet alliage mis en circulation se retrouve en filière de recyclage. De fait, au bout de trois cycles de recyclage, on a perdu 80 % de la ressource nickel initiale. Or, le nickel est ce qui se recycle le mieux. En effet, le pourcentage de récupération habituel des petits métaux, i.e. des métaux courants, est généralement de l’ordre de 25 %. Quant aux alliages complexes dont sont faits les aciers spéciaux, qui intègrent des métaux moins courants, ils sont quasiment irrécupérables : il faudrait trop d’énergie pour casser les chaînes atomiques et désamalgamer les métaux de base. Aussi finissent-ils, pour une grande partie d’entre eux, comme armatures pour le béton armé dès après leur première utilisation. De même, il est impossible, à moins d’y consacrer des quantités colossales d’énergie, de désamalgamer les métaux rares entrant dans la composition des puces et des circuits microélectroniques de nos appareils high tech (sans parler des monstres éoliens dont les aimants des génératrices réclament des terres rares comme le néodyme ou le dysprosium).

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mardi 17 février 2015

La banque Lazard ne serait-elle pas la botte secrète d'Alexis Tsipras ?

Article écrit par Bertrand Rouziès Léonardi, initialement publié le 5 février 2015 dans le Club de Médiapart http://blogs.mediapart.fr/blog/bertrand-rouzies/050215/la-banque-lazard-ne-serait-elle-pas-la-botte-secrete-dalexis-tsipras

Le samedi 31 janvier 2015, le tout nouveau et sémillant ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, infligeait un camouflet sévère et pour ainsi dire définitif à la Troïka (FMI, Commission européenne, BCE) en choisissant pour conseil la banque Lazard. Ce choix, paraît-il, fit bondir le ministre des Finances français, Michel Sapin, qu’on eût aimé voir aussi réactif sur d’autres sujets. Songez donc : le vice-président de Lazard Europe, Matthieu Pigasse, osait préconiser la veille une réduction de moitié de la dette détenue par les créanciers publics de la Grèce ! L’hérétique ! Comment une idée pareille a-t-elle pu germer dans la tête d’un banquier ? Et Sapin d’ironiser sur le coût d’un tel conseil de la part d’un banquier forcément intéressé, alors que lui prodigue les siens, de conseils, gratuitement (enfin, le contribuable français le paie, mais c’est là un détail insignifiant). Il est des conseils gratuits qui coûtent fort cher à la collectivité, surtout quand ils viennent d’un apôtre de la rigueur qui fait du pied aux gras jouisseurs de la finance. En vérité, on doit se demander comment un ministre des Finances prétendument socialiste, dont le bilan est à peu près nul en matière de désendettement, peut reprocher sans rougir à un banquier d’avoir une idée un peu moins inepte que l’ordinaire des solutions d’experts imposées aux états du sud de l’Europe. On doit se demander aussi pourquoi le même ministre tient absolument à ce qu’il n’y ait pas de remise de dette, alors que l’argent, de toute façon, a déjà été sorti, comme l’explique Matthieu Pigasse. Quel intérêt a-t-il à faire croire que le contribuable va payer ? À vos conjectures !

Le nouveau gouvernement grec est bien seul. Il ne peut même pas s’appuyer sur les autres gouvernements de gauche européens, dont l’élan de sympathie forcée aura vite tourné court. Le front de l’intransigeance n’a pas été pulvérisé. Il a reculé et revient déjà à la charge. Alors, que restera-t-il à Varoufakis comme marge de manœuvre si sa main tendue est finalement repoussée ? Sa botte secrète pourrait bien être la banque Lazard, car celle-ci, en matière de réduction de dette, n’est pas seulement hérétique, elle est relaps. En 2013, j’écrivais pour le Blog de Paul Jorion un projet d’article encyclopédique sur la dette de l’État. Je le reproduis ici, avec quelques ajouts :

« DETTE (DE L'ÉTAT)

Artifice par lequel le gouvernement mal élu d’un État prétendument souverain masque à son peuple le tribut qu’il verse à un Empire insaisissable, celui de la finance internationale, dont le triomphe tient moins à des victoires éclatantes qu’à la faible combativité de ses adversaires déclarés. Payer sa dette, si possible sur une durée tendant vers l’infini et par le biais d’un service dit "de la dette" mis sur le même plan que les dépenses nécessaires du budget de l’État, cela s’appelle, dans la novlangue ministérielle, "honorer ses engagements", comme s’il s’agissait d’un règlement entre gens d’honneur où la cupidité n’eût aucune part. Autant organiser vos obsèques avec des vautours en feignant de croire qu’ils attendront que vous soyez tout à fait mort pour passer à table. Puisque la lâcheté, dans les cercles décisionnaires, distingue l’homme d’honneur, décrétons que le défaut sur la dette signale l’homme de qualité.

Des hommes de qualité, il s’en est trouvé et il s’en trouve encore heureusement quelques-uns. Ils se sont glissés parmi les acéphales ectoplasmiques qui incarnent la politique pour leur rappeler que ce n’est rien de l’incarner si on ne l’anime pas. La liste est longue des hommes et femmes politiques animés qui ont dénoncé les "dettes odieuses" (Alexander Nahum Sack), autre nom des ardoises laissées par les dictatures, friandes de projets pharaoniques et de matériels létaux dernier cri (d’agonie) dont l’utilité ne saute aux yeux du citoyen qu’en les lui arrachant.

À côté des dettes odieuses, on rencontre - bonjour, désenchanté de vous connaître - les dettes illégitimes, qui ne sont pas forcément des dettes à taux variables usuraires, mais le plus souvent des dettes qui n’en finissent pas de rouler et d’amasser mousse. Cette mousse amalgame la dette publique (prêts contractés pour faire tourner les services publics et en financer de nouveaux) et la dette privée, aussi appelée dette commerciale (émission de global bonds pour aider des entreprises privées à se renflouer ou à réaliser des projets au mieux inutiles, au pire nuisibles). Pour prendre un exemple récent et exotique qui nous changera de l’Islande chère aux commentateurs européano-centrés, le président équatorien Rafael Correa*, s’appuyant sur les résultats d’un audit général de la dette, décida en 2008 de découpler dette publique et dette privée, et suspendit le remboursement de cette dernière, constituée de titres arrivant à échéance en 2012 et en 2030. Stupéfaction chez les agioteurs, qu’un silence radio gouvernemental savamment entretenu devait maintenir longtemps dans l’expectative ; stupéfaction chez les vampires de la Banque Mondiale, qui ne pensaient pas que Correa leur retirerait si vite son peuple de la bouche. Avec la complicité de la banque Lazard, qui fit bien les choses comme représentant officieux, l’État équatorien racheta à prix cassés sur le marché secondaire la quasi totalité des titres de cette dette : avec 900 millions de dollars, il s’offrit pour près de 3,2 milliards de titres, économisant par là même 7 milliards d’intérêts. Ce tour de maître eut pour conséquence immédiate d’assécher le service de la dette et de décorseter les budgets des postes essentiels. Correa ne s’arrêta pas en si bon chemin. Il fit inscrire dans la nouvelle Constitution de son pays l’interdiction d’étatiser les dettes privées (article 290-7). Comme pour achever de rendre sa dignité à la fonction politique, ce président, réélu deux fois, et bien réélu, en 2009 et en 2013, n’a pas hésité, dernièrement, à faire un généreux cadeau aux expatriés équatoriens revenus de l’eldorado dédoré espagnol : il leur a garanti que les dettes contractées auprès des banques espagnoles ne les suivraient pas. Manière de dire qu’on a le droit de se tromper de rêve sans que cela vire au cauchemar. »

Difficile d’imaginer qu’on puisse abuser les vautours une seconde fois avec le même procédé, mais l’impéritie dont les experts troïkesques et leurs singes gouvernementaux ont fait preuve jusqu’à présent donne peut-être une chance au collège d’hérétiques de la banque Lazard d’élaborer avec Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis une entourloupe magistrale de même nature, dès après que l’audit de la dette grecque aura identifié la part légitime et la part illégitime, la qualité des créanciers important peu.

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* En mai 2010, Rafael Correa rencontra George Papandréou, qui dirigeait alors le gouvernement grec, et lui suggéra de répudier la dette de son pays.

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mardi 3 février 2015

Le grand dérangement global (ou l'art de se dissiper dans les parages du gouffre)

Article écrit par Bertrand Rouziès Léonardi, initialement publié le 2 février 2015 dans le Club de Médiapart http://blogs.mediapart.fr/blog/bertrand-rouzies/010215/le-grand-derangement-global-ou-lart-de-se-dissiper-dans-les-parages-du-gouffre

Je pourrais parler longuement du grand dérangement mental d’un premier ministre français qui, reçu dans une dictature oligarchique, ose affirmer que son gouvernement va présenter une loi pour que les touristes nouvellement enrichis de cette dictature puissent aller à Versailles le samedi et faire les grands magasins le dimanche à Paris, au lieu d’écumer ceux de Londres. Je me contenterai d’en dire ceci : qu’un homme d’État français, produit d’un socialisme opportuniste et cosmétique, en soit venu à offrir sur un plateau aux prédateurs économiques de son propre pays le code français du travail en fricassée, passe encore, cela était prévisible ; mais que le même se soit cru assez libre pour tendre ostensiblement ce même plateau aux prédateurs d’un autre pays, au mépris du serment qu’il a fait de servir le peuple français, voilà qui m’en bouche un coin. Lorsqu’on est un responsable politique, il faut avoir un sacré sentiment d’impunité pour s’autoriser une telle trahison. Mais la catatonie d’un peuple passé par la lessiveuse à cerveaux de la médiacratie ouvre un boulevard à ce type de personnage. Je note au passage que les salariés français mobilisés le dimanche devront travailler pour le bon plaisir de la clientèle chinoise, du moins à Paris, car il semble, à en croire notre premier ministre (j’écris « notre », mais il roule pour quelqu’un d’autre, apparemment), que cette loi n’ait été conçue, au bout du compte, que pour les enseignes parisiennes du luxe industriel.

Je pourrais parler longuement, aussi, du grand dérangement mental de ces astrophysiciens scientistes qui nous bassinent les oreilles avec leurs exoplanètes potentiellement habitables et exploitables (vieille antienne journalistique de la « colonisation de l’espace »), quand nous avons déjà fort à faire avec notre petit globe si fragile, dont nous tarissons le miracle biologique à une vitesse qui décourage l’entendement.

Je pourrais parler longuement, encore, du grand dérangement mental des ministres et des chiens de garde de la finance qui viennent nous seriner sur toutes les ondes, quittes à réveiller d’antiques fantasmes xénophobes, que si les Grecs ne paient pas leurs dettes, c’est nous, contribuables européens, qui les paierons à leur place, comme si nous, citoyens, avions voté des deux mains et des deux pieds les programmes publics de reprise des titres de dettes grecs aux banques privées. Le pire est que cette tentative grossière de transformer l’élan populaire de sympathie envers les Grecs en harcèlement d’usurier fera son effet, à force de ressassement, dans les têtes mal faites, avides de faire mal, parce que c’est plus simple.

Je pourrais parler longuement, enfin, de notre propre dérangement mental, à nous qui constituons, par nos commentaires, cette « opinion publique » dont Bourdieu disait, à l’époque où les sondages seuls faisaient parler les citoyens, qu’elle n’existait pas et qui aura fini par prendre forme dans l’immense chambre à échos de l’Internet. Nous montrons que nous ne valons pas mieux que les géostratèges de cabinet ministériel, de comptoir de bistrot ou de plateau TV, en nous affrontant comme nous le faisons, la bave aux lèvres, sur des sujets aussi inessentiels, au fond, que celui de savoir qui de l’OTAN ou de Poutine est le plus agressif et sournois en Ukraine. Que d’énergie gaspillée à nous accuser les uns les autres, dans un geyser d’invectives et de preuves hétéroclites, de soutenir la mauvaise cause, comme si toute cause n’était pas desservie par la guerre menée en son nom ! Les faucons n’attendent que cela, que nous courrions tous aux armes et nous entretuions au pied de la Bastille, pensant chasser ainsi le spectre de la conflagration. Tous les belligérants commettent des crimes, et même ceux, et surtout ceux qu’anime le sentiment d’être du bon côté, car alors, immoralité suprême, la fin justifie tous les moyens. L’histoire de la guerre dit assez que la guerre ne respecte plus aucun code, passé un certain seuil d’engagement. Il n’est même pas certain qu’en temps de paix, sous la couverture pratique du secret défense et suivant ce principe infernal qu’un temps de paix est un temps de préparation à la guerre, la soldatesque respecte les lois qu’elle est censée défendre. Faut-il que nous soyons sots pour nous écharper sur la responsabilité des crimes commis en temps de guerre, alors que nous devrions nous demander pourquoi il est si facile à nos dirigeants de nous enrôler dans leurs guerres ! Et pourquoi, en effet ? Allez, je vous aide un peu : le capitalisme est une économie de guerre, sa phraséologie est guerrière.

Non, ce dont je veux vous parler est quelque chose à côté de quoi nos guéguerres semblent un divertissement de petites frappes, quelque chose qui devrait nous faire passer l’envie de courir après tous les leurres ‒ la patrie à défendre, le roman national à se réciter à la veillée, les fleurons industriels, la place du pays dans le monde et autres balivernes, tout ce pourquoi on dit faire la guerre ‒ que le capitalisme nous jette dans les pattes pour nous empêcher de lui faire la guerre : la crise du vivant. La survie de notre espèce n’est pas seulement en jeu, mais celle de toutes les espèces évoluées (au-dessus de l’amibe, si vous voulez) dont l’existence, du fait de notre domination sans partage, dépend maintenant de nous (Anthropocène). Et qui trouve-t-on derrière cette crise du vivant ? Honte à nous ! Les mêmes qui étaient derrière la crise des subprimes. Que voulez-vous ? Too big to fail… Bank of America (17 milliards de dollars d’amende), JP Morgan Chase (13 milliards de dollars d’amende), Goldman Sachs… Ces larrons ont infiltré les conseils d’administration d’un discret avatar du capitalisme verdissant : les biobanques. Ne cherchez pas sur le net, vous seriez renvoyés par Google vers des institutions de recherche médicale. « Biobanque » est la traduction française de « mitigation bank ». Les biobanques font dans la protection des espèces en voie d’extinction. Elles investissent dans ce « capital naturel » dont parle l’économiste Pavan Sukhdev, capital resté longtemps invisible mais que convoitent à présent les multinationales, qui étaient plus de 2 700 au dernier sommet de la terre, en 2012 (contre 7 au premier, en 1992). À l’heure où l’on parle de sixième extinction de masse des espèces terrestres, il n’est pas indifférent que des biobanquiers mettent la main sur ce qui vaudra bientôt infiniment plus que l’or, sur ce qui, en réalité, n’a pas de prix. La dénomination anglaise mitigation bank suggère une entreprise d’allègement de la prédation capitaliste sur l’environnement. Or, il ne s’agit ni plus ni moins que d’un système de compensation, moyennant finance, des dégâts infligés à la nature par les activités industrielles. Des indulgences environnementales, en somme. Il n’est pas demandé aux capitalistes de freiner leurs ardeurs, mais de bien mesurer ce qu’elles leur font perdre de profits potentiels, puisque c’est là le seul langage qu’ils comprennent. Les biobanques sont tenues légalement de protéger l’espace de vie des espèces menacées dont elles ont la charge, quittes à devoir leur aménager un biotope artificiel (hérésie) quand toutes les parcelles du biotope original ont été vendues. Le hic est qu’elles n’ont pas d’obligation de résultat. Aux États-Unis, les biobanques, qui ont dépassé le millier, ont jeté leur dévolu sur les wet lands, ces zones humides à la biodiversité exceptionnelle. Leurs profits explosent. La plus grosse biobanque de l’ouest américain, Wildlands, totalise 40 000 000 de dollars de chiffres d’affaires par an et vendra bientôt, peut-être, des actions sur le serpent aquatique géant de Garter du Sutter County ou sur la salamandre tigrée de Californie. Mais les profits explosent aussi pour les banques traditionnelles, Bank of America, JP Morgan Chase, Goldman Sachs, etc., qui assurent les risques de ces activités de protection des espèces menacées. Pour plus de détails, on regardera le documentaire de Sandrine Feydel intitulé Nature, le nouvel eldorado de la finance, qu’Arte diffusera le 2 février. La réalisatrice est venue le présenter sur France Culture, dans l’émission Terre à Terre, le 31 janvier dernier.

Comment en est-on arrivé là ? La faute à Ronald Reagan. En voilà un autre, de grand dérangé, qui l’aura été au début de sa carrière politique comme à la fin de sa vie. Dans les années 1960-1970, aux États-Unis, la cause environnementale, dont certains, par chez nous, faisaient profession de railler les militants, avait trouvé de puissants relais institutionnels, comme l’EPA, l’Agence de Protection de l’Environnement, et politiques, puisque démocrates et républicains s’entendaient sur la nécessité de renforcer l’arsenal des contrôles, de multiplier et d’étendre les réserves. Ce resserrage de vis devait entraîner ce que les historiens américains nomment « the environmental backlash », qu’on peut traduire par « le retour de bâton environnemental ». Les industriels constituèrent des lobbies anti-environnementaux, dont l’Heritage Foundation est le plus connu, pour contrebalancer les avancées écologiques. Leur argumentaire était simpliste (mais certains esprits se contentent de peu) : la protection de la nature coûte cher au contribuable, est inefficace et génère du chômage. Mieux vaut confier au marché le soin de s’en occuper. Reagan fut le candidat de l’Heritage Foundation. Durant la campagne présidentielle, des ouvriers de l’Ohio, dont les rangs venaient d’être décimés par un plan de licenciement, purent entendre le candidat républicain leur dire que tous leurs malheurs étaient dus à ces freins administratifs mis au développement industriel. Une des premières mesures de cette marionnette, une fois arrivée au pouvoir, fut de diminuer d’un quart le budget de l’EPA. En 1991, George Bush père mit en place le cadre légal du mitigation banking, au nom du principe « pas de pertes nettes », autrement appelé « gagnant-gagnant ». Désormais, il existe un Ecosystem Market Place (non, vous ne cauchemardez pas). Cet organisme non gouvernemental, partant du constat que tout a été essayé, en vain, par les pouvoirs publics pour protéger l’environnement (merci qui ?) et qu’il y a un potentiel de croissance considérable du mitigation banking (10 % par an), s’est fait une spécialité de recenser toutes les biobanques du monde, de compter les actions émises par chacune d’elles et, plus largement, d’inventorier les marchés « verts ». Qu’on ne se croie pas protégés en France. Depuis trois, quatre ans, la Caisse des Dépôts, par le truchement de sa filiale CDC Biodiversité, propose des instruments de compensation (« solution nature pour les aménageurs ») pour la gestion des derniers 350 ha de steppe semi-aride d’Europe occidentale en plaine de La Crau. Un sujet d’enquête pour Jade Lindgaard ?

Derrière le miroitement hypnotique des algorithmes boursiers, au-delà des jouissances tristes que procure l’accumulation de biens de qualité médiocre dont on se lasse vite, le capitalisme, pour la plupart d’entre nous, est un cauchemar réalisé et multiforme. La capitalisme, ce sont, en vrac : les injustices sociales intériorisées et couvertes par la loi du plus fort ou du plus fourbe, des écarts de richesses inédits, même sous l’Ancien Régime, le ruissellement superficiel des gains, le conditionnement consumériste dès le berceau, l’éducation multivitesses, la prime à l’incompétence, l’idolâtrie du chiffre, la sanctification du travail intéressé, l’apologie de la concurrence forcenée, contrainte et faussée entre les individus et entre les états, la globalisation de la guerre vicinale, l’esclavage salarial, le trafic de « minerais » animaux et humains (« habeas & moneas corpus »), les banques de semences cofinancées par les multinationales, le brevetage du vivant, le mésusage de la propriété (abusus), le pillage des ressources jusqu’au dernier fragment extrayable, la spéculation sur les denrées alimentaires, le mépris des générations futures, sommées de remédier aux errements présents avec des moyens réduits, la concussion à tous les étages, le mélange des genres, les combines, les ententes illicites, le clientélisme, la cooptation, etc. Le capitalisme n’en finit pas de pourrir et je vois arriver le jour où il trouvera le moyen de monnayer sa gangrène aux millions d’affamés qu’il produit.

« Mon ennemi, c’est la finance », disait l’autre, avant d’aller à Canossa et d’y baiser le sabot du Veau d’Or. « La finance », c’était encore trop vague, sans doute. Nous savons qu’il y a des hommes, des institutions et des infrastructures derrière ce mot. Les accapareurs modernes sont peu nombreux, connus et même accessibles pour certains, mais ils se moquent des fourches, car ils ont réussi à intéresser une part importante d’entre nous à la défense de leurs Bastilles. Signal encourageant, néanmoins, pour les opposants à la déraison capitaliste, quelques-uns de ces accapareurs sont entrés dans une logique survivaliste et achètent des terres au milieu de nulle part pour s’y faire construire des oasis bunkérisées, comme s’ils ne croyaient plus eux-mêmes à un énième rebond du système qui les a enrichis. Se pourrait-il qu’il suffise d’un rien, dans le genre coup de pouce des Gardes Françaises, pour que tout s’écroule ? Si chaque citoyen responsable disait son fait à l’imbécile en costard cravate ou à son perroquet en marcel qui parle encore de croître quand il est nécessaire de décroître pour sauver ce qui peut l’être, nous aurions déjà fait œuvre de salubrité publique, même si, par ailleurs, il est désespérant de constater que plus de 2600 ans après les condamnations de la démesure (hybris) par les anciens Grecs, nous hésitons encore à flétrir tout à fait celle qui menace de tout emporter.

Rappel de l'URL source : http://blogs.mediapart.fr/blog/bertrand-rouzies/010215/le-grand-derangement-global-ou-lart-de-se-dissiper-dans-les-parages-du-gouffre

samedi 5 avril 2014

Manifeste d’une espèce suicidée par l’ingénierie nucléaire

Article écrit par Bertrand Rouziès Léonardi, initialement publié le 4 avril 2014 dans le Club de Médiapart

Attendu qu’il y a eu Three Mile Island en 1979 sous régime capitaliste ;

Attendu qu’il y a eu Tchernobyl en 1986 sous régime communiste ;

Attendu qu’il y a eu Fukushima en 2011 sous régime capitaliste ;

Attendu qu’il serait incongru de continuer à prétendre qu’un régime politique l’emporterait en qualité d’expertise sur son rival, la preuve ayant été apportée par trois fois et aux dépens de l’humanité tout entière que l’expertise, sous quelque drapeau qu’elle se range, a travaillé et travaille encore à sécuriser la rente nucléaire plutôt qu’à sécuriser les sites nucléaires ;

Attendu que la production d’électricité nucléaire est l’alibi et la couverture civile d’une industrie militaire génocidaire, les réacteurs faisant mijoter de l’uranium et du plutonium, éléments constitutifs des bombes nucléaires ;

Attendu que l’arme nucléaire, arme d’anéantissement global, n’est pas une arme de guerre - si l’on pose que la guerre n’a pas pour objectif d’éradiquer toute vie chez l’ennemi comme chez soi -, mais l’artefact ultime d’une industrie nihiliste et inhumaine ;

Attendu que les apôtres de la dissuasion nucléaire et de l’indépendance énergétique par le nucléaire, à la lueur de ce qui précède, doivent être considérés comme des ennemis du genre humain et traités juridiquement comme tels ;

Attendu que le slogan « l’atome au service de la paix » (Eisenhower) est un leurre censé faire oublier que des bombes nucléaires, les docteurs Folamour de la géostratégie en ont déjà fait exploser des milliers (plus de 2 000 « essais » officiels, et combien d’officieux ?) depuis les assassinats de masse, parfaitement inutiles sur le plan militaire1, mais très utiles sur le plan expérimental, d’Hiroshima et de Nagasaki, en août 1945 ;

Attendu que les armées contemporaines font un usage immodéré des munitions à l’uranium « appauvri » (qui aura « enrichi » en cancers les victimes collatérales des tirs)2 ;

Attendu qu’en plus de la radioactivité naturelle, qu’en plus des résidus de bombes encore actifs, les sites nucléaires (centrales, usines de « retraitement », aires de stockage) diffusent en permanence et légalement des radionucléides artificiels dont seul un âne ou un bonimenteur pourrait affirmer sans ciller que les quantités ne sont pas nocives3 ;

Attendu que les experts ès dosages de l’industrie nucléaire croient, comme Paracelse au XVIe siècle, que la dose fait l’empoisonnement et paraissent ignorer que c’est la complexion de l’individu qui fait l’empoisonnement4, que « l’infime » et le « négligeable » peuvent tuer ;

Attendu que les nucléocrates et les nucléologues5 ou ne savent rien ou en savent autant que nous et font comme si de rien n’était ;

Attendu que le « choix » français du nucléaire n’a pas été fait par l’ensemble des Français, jamais consultés sur la question, mais par un cartel de militaires, d’ingénieurs, d’industriels, de hauts fonctionnaires et d’hommes politiques immoraux, cupides et nihilistes, par une secte d’apprentis-sorciers obnubilés par les manifestations éjaculatoires de la surpuissance6 et prêts à sacrifier leur peuple, tous les peuples à leur Moloch obscène et vorace ;

Attendu que les citoyens du monde ne peuvent guère compter, pour les protéger des lobbyistes de l’atome, sur le renfort de l’OMS (Organisation mondiale de la santé), institution internationale dont l’objet est pourtant de garantir la pérennité de l’espèce dans un environnement sain, puisque l’OMS a signé en 1959 un accord avec l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) qui l’oblige à « prendre certaines mesures restrictives pour sauvegarder le caractère confidentiel de certains documents » (Article 3), obligation qui explique la non-publication des actes de la conférence qui s’est tenue en novembre 1995 sur « les conséquences de Tchernobyl et d’autres accidents radiologiques sur la santé » ;

Attendu que le peuple français ne peut pas davantage compter sur ses dirigeants ni sur ses savants, lesquels, dans leur grande majorité, tous partis et toutes chapelles confondus, voient dans l’industrie nucléaire une industrie prometteuse, lucrative ou, pour les plus lucides d'entre eux, un pis-aller, par comparaison avec l’industrie du charbon ;

Attendu que l’opérateur historique, EDF, ment sur le coût réel de la production d’électricité d’origine nucléaire en n’y intégrant pas le coût, sur des milliers de générations7, du retraitement des déchets, du démantèlement des centrales et de la surveillance des sites pollués, ni le surcoût assurantiel découlant d’une dangerosité inédite parce que globale et transfrontalière ;

Attendu qu’une simple prise en compte de ces coûts dissimulés ferait de l’industrie nucléaire l’industrie la moins rentable, la moins profitable de toutes, et certes pas un motif de fierté nationale ;

Attendu qu’on ne peut pas « sortir du nucléaire », puisque la gestion des déchets et la dépollution des sites embarquent d’ores et déjà l’humanité dans un cauchemar environnemental, sanitaire et financier pour des dizaines de millénaires, autrement dit pour l’éternité ;

Attendu que la rétention d’information par les autorités concernées et leur condescendance à l’égard des citoyens qui les questionnent montrent assez que le complexe nucléaire s’est construit en dehors du périmètre démocratique, voire s’est construit contre la démocratie elle-même ;

Moi, citoyen lambda mais rouage essentiel, s’il fallait le rappeler, de la démocratie représentative, moi co-chargé de famille, moi complice involontaire, du fait de mon mode de vie encore trop énergivore, d’une industrie de l’atome hors de contrôle, techniquement et politiquement parlant, moi cobaye non consentant de la plus grande expérience de dissémination aérienne, aquatique et terrestre d’éléments mortels jamais imaginée et mise en œuvre de mémoire d’homme, je demande, en mon nom propre, au nom des habitants des pays voisins et éloignés du nôtre, au nom de tous les citoyens du monde qui méconnaîtraient le choix du nucléaire que nous, Français, aurions fait, au nom des générations futures à qui nous ne laisserons aucun choix si nous persistons à supporter sans broncher cette folie d’une minorité, au nom de tous ceux-là, qui sont ma raison de vivre, je demande :

- L’organisation immédiate d’un référendum sur les orientations énergétiques de notre pays et le type de défense que nous voulons ;

- Le lancement immédiat d’un audit sur les contrats d’assurance de nos sites nucléaires, pour autant que les risques incalculables qu’ils représentent soient couverts (l’opérateur de la centrale de Fukushima, TEPCO, n’était plus assuré depuis 2010 lorsque le tsunami a déferlé sur ses installations) ;

- Le transfert de la moitié des sommes colossales allouées à la recherche sur les conflagrations atomiques (fission, fusion) et subatomiques (collisions de hadrons), qui relèvent du chamboule-tout infantile, à la recherche sur les économies d’énergie et la captation des forces naturelles tangibles, et le transfert de l’autre moitié aux opérations de cantonnement et de réduction des déchets, ainsi qu’à la dépollution en profondeur des sites nucléaires désaffectés ;

- Le démantèlement progressif, sous contrôle démocratique, de toutes les centrales existantes, en fonction de leur âge, sans possibilité de rallonge ;

- L’affectation prioritaire et obligatoire des nucléocrates et des nucléologues aux opérations de « nettoyage » ;

- La qualification en crime contre l’humanité, seul crime imprescriptible en droit français, de toute apologie du nucléaire, de tout soutien politique, scientifique, matériel et financier à l’industrie nucléaire ;

- La réclusion à perpétuité sur les sites à « nettoyer » pour les hommes et les femmes qui se rendraient coupables d’un tel crime (la pollution radioactive est perpétuelle à l’échelle du temps humain) ;

- La dénonciation de tous les contrats signés au nom de la France en faveur de l’industrie nucléaire par un personnel politique stipendié, qui n’a pas reçu mandat du peuple français pour servir les intérêts de la Faucheuse.

J’invite enfin tous les peuples des nations auxquelles l’État français essaie de vendre ses EPR et qui, depuis plus de cinquante ans, comme tout le monde, pâtissent de son « choix » à faire pression sur leurs gouvernements respectifs pour que les contrats ne soient pas signés. Je les invite également à poursuivre devant le TPI (Tribunal Pénal International) le gouvernement et le président français sous le chef d’accusation de crime contre l’humanité. J’invite toutes les ONG qui luttent contre l’industrie nucléaire et qui disposent de suffisamment de données et de ressources pour engager un bras de fer juridique, à faire de même. Il faut amorcer le mouvement à ce niveau-là.

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1 De l’aveu même des généraux Eisenhower et MacArthur. Ainsi peut-on lire dans les mémoires d’Eisenhower : « En 1945, le secrétaire de la guerre Stimson, alors en visite dans mon quartier général en Allemagne, m’informa que notre gouvernement était en train de préparer le largage d’une bombe atomique sur le Japon. J’étais de ceux qui avaient le sentiment qu’il devait y avoir un certain nombre de raisons valables pour mettre en doute la sagesse d’un tel acte. Durant son exposition des faits importants, je fus empli d’un sentiment de tristesse et fis part de mon profond désaccord, tout d’abord sur la base de ma conviction que le Japon était déjà battu et que le bombardement était complètement inutile, ensuite parce que je pensais que notre pays ne devait pas choquer l’opinion mondiale par l’utilisation d’une bombe que je ne pensais pas nécessaire pour sauver la vie des Américains. » (The White House Years : Mandate for Change, 1953-56, Garden City : Doubleday, p. 312-313)

2 Armée française en tête (http://www.reporterre.net/spip.php?article3816).

3 L’usine de La Hague a reçu l’autorisation de rejeter 1 000 fois plus de radionucléides qu’une centrale nucléaire. Les fonctionnaires qui ont délivré cette autorisation mériteraient d’être poursuivis pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Voir Jean-Jacques Delfour, La condition nucléaire (Montreuil, L’Échappée, 2014), p. 80, n. 66 ou encore cette étude réalisée par la CRII-RAD pour Greenpeace en 1994-95. (http://www.criirad.org/actualites/communiques/rapports-etudes/grnc/annexe1-1.pdf)

4 Les tenants de cette vieille croyance se rencontrent aussi en nombre chez les experts des agences de sécurité sanitaire (http://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/04/11/la-seconde-mort-de-l-alchimiste-paracelse_3158427_1650684.html), comme par hasard. Tout conflit d’intérêts est évidemment à exclure.

5 Je reprends le distinguo fait par J.-J. Delfour : « J’entends par "nucléocrates" tous ceux qui, par leur métier ou leur capacité d’influence dans le domaine technique, scientifique, politique, administratif, diplomatique, industriel, font directement que le nucléaire existe, qu’il soit "militaire" ou "civil", c’est-à-dire ceux qui conçoivent, financent, construisent des machines nucléaires qui existent réellement. J’entends par "nucléologues" tous ceux qui déclarent s’y connaître dans les machines atomiques, soit en tant que praticiens (ingénieurs, techniciens et ouvriers du nucléaire), soit en tant qu’adeptes du nucléaire qui s’estiment fondés à intervenir toujours en défense. » (op. cit., p. 15, n. 9)

6 En appelant bikini un maillot de bain deux pièces, Louis Réard, son inventeur, a voulu rendre hommage au spectacle orgasmique du champignon atomique s’élevant au-dessus de l’atoll du même nom. « Every sperm is sacred », chanteraient les Monty Python…

7 La périodicité du plutonium 239, l’un des radionucléides les plus mortifères, est de 24 000 ans, nous disent, volontiers rassurants, les nucléologues. Au vrai, au bout de 24 000 ans, la moitié des atomes de plutonium 239 se sera désintégrée. 24 000 ans plus tard, la moitié de cette moitié aura connu le même sort. À l’horizon de 96 000 ans, il ne restera qu’un peu plus de 6 % du nombre initial. La belle affaire quand on sait qu’un millième de gramme de plutonium 239 inhalé vous envoie en cancérologie et qu’un centième de gramme vous envoie ad patres ! Il y avait en 2010 80 tonnes de plutonium à La Hague. Ces 80 tonnes pourraient fournir 8 milliards de doses létales. Avis aux riverains.

lundi 24 février 2014

Un nuisible redoutable pour l'agriculture biologique : la bioindustrie

Article écrit par Bertrand Rouziès Léonardi, initialement publié le 14 février 2014 dans le Club de Médiapart.

La menace se précise. L’attaque serait imminente. Non, elle a déjà commencé et c’est une attaque sorcière, comme dirait Isabelle Stengers. Quatre géants de l’agrochimie labellisée « Révolution verte », Monsanto, BASF, Bayer et Syngenta, se penchent depuis peu, telles quatre mauvaises fées, sur le berceau de ce presque nouveau-né1 qu’est l’industrie des produits naturels de « biocontrôle ». Celle-ci pèserait, selon Monsanto, près de 2,3 milliards de dollars, un pactole non négligeable, présenté nûment, mais à relativiser tout de même. Il suffit de le rapporter au chiffre d’affaires de la seule société Monsanto, qui flirtait en 2012 avec les 13,5 milliards de dollars, et de le répartir, par hypothèse, entre tous les convoiteux. Mais bon, c’est toujours 2,3 milliards de pris et dans la fraternité des supranationales, chacun a droit à une belle part.

Les grandes manœuvres de phagocytage ont débuté en 2012, sautant par-dessus les frontières. L’allemand Bayer avale alors l’américain AgraQuest, qui donnait dans les pesticides biologiques. La même année, BASF rachète Becker Underwood, réputé pour ses savoureuses semences-dragées, enrobées de micro-organismes.

Panique en France, où le secteur du biocontrôle est plutôt dynamique (4 000 emplois concernés) et innovant, mais aussi morcelé, ô tare suprême ! La première réaction de Stéphane Le Foll, ministre de l’agriculture, aura été de rouler des mécaniques, sur l’air, bien connu des fabulistes, de la grenouille qui veut s’égaler au bœuf : « Face aux géants de la chimie, il faut créer des géants du biocontrôle. »

Les rumeurs vont déjà bon train parmi les professionnels qui, moins préoccupés de jouer les pécores aérophagiques que de se faufiler entre les guiboles desdits géants, suspectent ceux-ci de vouloir les piétiner en faisant mine de les remarquer. Il y a en effet un précédent fameux, celui des compagnies de tramways étatsuniennes. En 1902, celles-ci géraient un réseau électrifié de 35 000 kilomètres et transportaient 5 milliards de passagers. Les municipalités, considérant leur monopole dans le transport de masse comme une menace pour la liberté d’entreprendre, leur déclarèrent une guerre sans merci, avec la complicité des institutions. En plus de la redevance dont elles devaient s’acquitter, ces compagnies, dans la plupart des villes, étaient astreintes à l’entretien des voies routières urbaines, lesquelles, du fait de l’essor de l’automobile, se dégradaient de plus en plus vite. À New York, ce surcoût d’exploitation engloutissait 23 % de leurs revenus2. Parallèlement, les encombrements de la circulation dus à l’accroissement du flux des véhicules individuels perturbaient la grille horaire et décourageaient de nombreux usagers. Dans les années 20, se mirent à proliférer en toute légalité les Jitney bus, des taxis pirates qui venaient chercher les clients aux arrêts de tramways. Le coup de grâce fut infligé par l’état fédéral. En 1935, le Wheeler Rayburn Act força General Electric et Insull, propriétaires de la majorité des compagnies de tramways, à s’en séparer. Des myriades de petites compagnies non rentables naquirent aussitôt, qui furent rachetées par un consortium réunissant General Motors, Standard Oil et Firestone, en association avec Rapid Transit Company et Yellow Coach Bus Company, deux petites entreprises de transport. Le consortium s’empressa alors de supprimer, purement et simplement, les lignes de tramways ou de leur substituer des lignes de bus. L’industrie du moteur à explosion établissait ainsi sa suprématie3.

Il n’est donc pas aventureux de prêter une telle intention à Monsanto et consorts. Au-delà des intentions des prédateurs, on peut s’interroger sur celle d’un ministre qui prétend qu’il faut être soi-même un prédateur pour tenir tête aux prédateurs. Si l’État, au nom du bien commun, est incapable de s’interposer entre les vautours et leurs proies désignées et ne trouve, en fait d’échappatoire, que la course aux armements, c’est que l’État n’existe plus, ou du moins qu’il n’existe plus pour le peuple qu’il est censé servir. Que la proto-industrie du biocontrôle pactise avec l’agro-industrie et se décrédibilise, c’est une chose, qu’elle cherche, pour son salut, à rejoindre les standards comportementaux de l’agro-industrie, c’en est une autre, beaucoup plus inquiétante. On peut béatement se féliciter d’abriter sur son sol d’immenses pouponnières de coccinelles et se trouver bien démuni si, par la faute d’un tiers, des millions de bestioles dévoreuses s’abattaient sur la campagne environnante et achevaient de détruire des équilibres biotopiques déjà fort malmenés. Le même problème se poserait avec les fermes d’algues prolifiques dont quelques individus migreraient malencontreusement vers d’autres rivages. Posons-nous les vraies questions : pourquoi nous faut-il des pouponnières de coccinelles ? En manquerait-on ? Si oui, pourquoi ? - Sûr que les géants de l’agro-industrie savent la réponse. Pourquoi nous faut-il des algues pour fertiliser nos champs ? La fertilité des sols reculerait-elle ? Si oui, qui en est responsable ? - Sûr que les géants de l’agro-industrie savent la réponse.

Nous avons bien vu, avec l’industrie bancaire, ce que les mégastructures apportent d’inertie (« too big to fail », « too big to jail »)(*) dans le ruissellement des richesses. Nous avons bien vu, avec l’industrie pharmaceutique, ce que les mégastructures apportent d’inertie dans le bouillonnement de la recherche. Et si la proto-industrie du biocontrôle devait son succès et ses avancées, justement, à son morcellement et à sa sous-capacité industrielle ? Il est plus que douteux qu’elle ait quoi que ce soit à gagner d’un gonflement jusqu’à la taille critique d’une bioindustrie véritable.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

Jean de La Fontaine, Fables, Livre I.


1 Le suisse Syngenta a une expertise de 25 ans en la matière, mais sa filiale dédiée, Bioline, ne monte véritablement en puissance que depuis deux ans, si l’on en croit Charles Vaury, secrétaire général pour la France de l’IBMA, l’International Biocontrol Manufacturers’ Association.
2 Zachary M. Schrag, « The bus is young and honest », Technology and Culture, vol. 41, n° 1, 2000, pp. 51-79.
3 Christophe Bonneuil & Jean-Baptiste Fressoz, L’événement anthropocène, Le Seuil, 2013, pp. 132-133.

(*) Note de écodouble : traduire par ("trop gros pour faire faillite", "trop gros pour aller en prison")

samedi 7 décembre 2013

Pour une économie humaine du temps

Article écrit par Bertrand Rouziès Léonardi

Nous savons tous intuitivement que le temps est affaire de perception et de position dans l'espace. Il n'y a pas de fleuve du temps, pas davantage de flèche du temps. Le temps coule, mais en empruntant les milliers de ramifications d'un immense delta aux contours mouvants ; le temps passe, mais en empruntant des chemins de traverse où l'on ne s'égare que pour mieux se retrouver. Nous en faisons l'expérience dès lors que nous cessons de le mesurer. On sent que du temps a passé, on sent aussi que ce temps-là, c'est avec soi, avec les siens qu'on l'a passé. Le temps n'est pas dans les montres qui s'efforcent de le régler, pas plus que le rythme n'est dans le tempo implacable du métronome. L'horloger feint d'ignorer la cadence vitale et prétend substituer l'engrenage à l'organique. Or, nous ne sommes pas des automates à remontoir. Nous le savons tous intuitivement et pourtant, comme pour la modélisation mathématique de l'économie, c'est une approche globale contre-intuitive du temps qui gouverne nos existences, qui les retaille à sa mesure folle. Ainsi faisait le bandit mythologique Procuste, qui mutilait ou écartelait les voyageurs pour qu'ils tinssent exactement dans le cadre de son lit. C'est de ce forçage mécaniste du temps vécu que parle Baudelaire dans "L'Ennemi" :

"Ô douleur, ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !"1

Il ne s'agit pas là d'une énième variation sur le thème du temps qui fane toutes les roses. Cela n'aurait aucun intérêt. Observateur passionné et épouvanté d'une modernité régie par le Chiffre, Baudelaire évoque un certain temps, un Temps majuscule, gigantal, global, un Temps Moloch qui, sans égard pour la diversité des caractères et des situations, nous ramasse tous dans sa paume avant de nous engloutir, un Temps qui dompte "la vie" elle-même, qui soumet à son ordre toutes les temporalités de la vie, un Temps chronophage, un Temps qui scelle la fin des temps. L'"Ennemi", c'est le Temps industrieux. C'est ce même Temps qui robotise jusqu'à l'hystérie les ouvriers de l'usine où travaille à la chaîne le Charlot des Temps modernes (1936).

Le travail à la chaîne renouvelle le travail enchaîné. Les secondes s'égrènent ainsi que les maillons cliquetants des chaînes de la servitude. L'esclave se continue dans le salarié. Les aiguilles du Temps industrieux lardent plus profondément la chair à patron que ne la lacérait autrefois le fouet du contremaître.

Dans un papier récent sur le repos dominical, j'appelais à une ressaisie par les travailleurs de leur temps de travail. Le repos dominical n'est pas un moment anecdotique de la lutte contre les empiétements du Temps industrieux. Il faut être aveugle et méconnaître la genèse du capitalisme industriel pour n'y voir qu'un emblème défraîchi. C'est un emblème toujours actuel qui, s'il tombe, montrera non pas qu'il était périmé, mais que la définition du travail échappe aux travailleurs. Il suffit, pour apprécier les enjeux, d'écouter les économistes libéraux se démener depuis quelques mois pour prouver combien l'emploi, la production et la consommation se porteraient mieux si le dimanche, ou tout autre jour chômé par décision collective, était rendu aux industriels et aux marchands.

L'argument de l'emploi, quand on voit quels sont les emplois et les publics concernés, fait sourire. Nul doute qu'un enrichissement considérable attend les intéressés. Quant à celui de la hausse de la production et de la consommation, il laisse pantois quand on sait que les standards de développement qui sont les nôtres se heurtent à des limites physiques. Nous apprenons par ailleurs qu'il ne peut y avoir de fête ou de relâche que si celles-ci profitent à la production en permettant à chacun, à toute heure du jour et de la nuit, de consommer - traduisez, de consommer le monde. Les improductifs et les décroissantistes sont priés de s'euthanasier. Bien sûr, et ce n'est qu'un détail, pour que ceux qui ont encore de l'argent à dépenser puissent le dépenser pendant leur jour de repos, il importe que d'autres s'activent en plaçant leur propre jour de repos en semaine, à un moment où bien peu de leurs parents et amis sont disponibles mais où ils pourront se consoler en allant à leur tour magasiner. Le système consumériste, pour se perpétuer, a tout intérêt à multiplier les occasions de consommer et, simultanément, à intensifier le travail, en plus d'en étendre sournoisement le périmètre à l'aide des outils de communication, qui sont aussi des outils d'espionnage. La vie sociale et la maîtrise individuelle des délais d'accomplissement d'une tâche donnée s'en trouvent perturbées, voire empêchées.

L'entassement chez soi de biens produits par d'autres est le pendant concret d'un temps personnel occupé, d'un temps envahi, d'un temps aliéné. Pour sortir du cas franco-français, on notera qu'entre les années 1980 et les années 2000, la taille des logements américains a augmenté de 55 % et que cette augmentation, déjà importante, n'a pu absorber celle du "self stockage", qui aura flirté avec les 81 % par an juste avant la crise des subprimes et aura provoqué l'apparition d'un nouveau métier, celui de "home organizer". Cette accumulation de biens ne nous aura fait aucun bien puisque dans la même période, l'évolution de l'indice de développement humain dans les pays riches s'est découplée de la courbe ascendante du PIB, avant de se tasser durablement, tandis que l'espérance de vie en bonne santé, de son côté, commençait à reculer. L'"Ennemi" s'est insinué dans nos vies, sous l'aspect d'objets toujours plus désirables et toujours plus périssables.

Ce Temps industrieux, caractéristique du "Phagocène"2, l'Âge de l'ogre, a fait sentir ses effets longtemps avant que ne parussent les premiers grands textes sur la "consumer society", tels The Lonely Crowd de David Riesman (1950) ou The Affluent Society de J. K. Galbraith (1958). Le XVIIIe siècle connut une fièvre consumériste, associée à une remise en cause des formes traditionnelles du travail. L'historien Neil McKendrick a étudié le gonflement de la sphère marchande et la densification des intérieurs dans la très libérale Albion3. L'engouement, savamment entretenu par les artistes à la mode, des classes moyennes et de l'aristocratie pour la porcelaine, les montres, le sucre, le thé, le café et les bois précieux se marquait dans le paysage urbain et villageois par une prolifération invraisemblable des boutiques : un recensement royal de 1759 en comptait 141 700 en Angleterre et au Pays de Galles. Cela représentait 240 boutiques pour 10 000 habitants. La densité est cinq fois moindre en France aujourd'hui4. La "consommation ostentatoire" décrite par le sociologue Thorstein Veblen à la fin du XIXe siècle était déjà matière à réflexion pour Adam Smith, qui pensait que cet appétit de possession naissait avec l'homme et qu'il revenait à la société de l'orienter vers le bien commun. Comme par hasard, cette montée en puissance de la cupidité, amorcée dès la fin du XVIIe siècle, s'accompagna d'une intensification du travail, qui passa de 2 700 heures annuelles à 3 300, sans bond technologique ni gains de productivité5. La suppression de certaines fêtes religieuses y aida beaucoup. L'intérêt marchand, revêtant la parure du progressisme, décréta que ces célébrations entretenaient la superstition et convainquit la puissance publique de détruire un des ressorts de l'esprit public. Nul n'ignorait que les fêtes religieuses d'alors étaient davantage un prétexte à retrouvailles qu'un encouragement à la dévotion, mais on fit comme si le peuple était sot et on le persuada de troquer le bourdon de l'église contre le tic-tac de la montre, en sorte que le peuple devint vraiment sot en se calant sur le temps des possédants. Comme par hasard aussi, on mit de plus en plus les femmes et les enfants à contribution dans les secteurs concernés par les nouvelles demandes, et l'on vit certains négociants en philosophie comme Voltaire rêvasser sur un univers assujetti à une divinité horlogère6.

On ne négligera pas la responsabilité de l'horlogerie dans la confiscation du temps de travail. À Paris, en 1700, 13 % des domestiques parisiens possédaient une montre. Quatre-vingts ans plus tard, ils étaient 70 %. Mine de rien, ce bel accessoire, en se vulgarisant, a conditionné des millions d'hommes pour les abattoirs industriels et militaires. C'est la thèse développée par l'historien Jan de Vries dans The Industrious Revolution, Consumer Behaviour and the Household Economy, 1650 to the Present, Cambridge University Press, 2008. La rupture avec l'Ancien Régime est ici beaucoup plus flagrante que dans le jeu politique de chaises musicales qui suivit la Révolution, même si certaines catégories, comme les travailleurs ruraux et les artisans, ne se plièrent que tardivement au diktat de la montre. Les artisans, par exemple, étaient très attachés au "lundi saint" (expression euphémique pour absentéisme), qu'ils consacraient préférablement aux loisirs7. Sous l'Ancien Régime, ils relevaient d'un contrat de louage d'oeuvre qui les engageait sur la livraison d'un produit à une date précise mais les laissait entièrement libres quant à la méthode et au rythme de travail. Contrairement à une opinion reçue, le tempo de l'Ancien Régime se distingue par son irrégularité, les phases de quasi bonace y alternant avec les phases d'activité intense. L'historien Gary Cross y voit un des traits caractéristiques des cultures du suffisant8. Sur ce volet du rythme de travail, nous découvrons que l'Ancien Régime était plus avancé que ne le sont nos Républiques marchandes. Les persifleurs diront qu'un contrat de louage d'oeuvre serait inenvisageable de nos jours, eu égard aux modes de production prédominants. Je leur répondrai que ce ne sont pas normalement les modes de production qui signent un contrat mais que si tel était le cas, il ne tiendrait qu'aux travailleurs de reprendre le contrôle de l'appareil productif et de le réinscrire dans une temporalité humainement soutenable.

La montre a fini par épouser le poignet de l'homme au XXe siècle. Elle s'est alors trouvée en prise directe avec le pouls de l'homme. C'est par là qu'elle a entrepris de remonter jusqu'au cœur. Baudelaire avait deviné où tendaient les efforts de l'industrie. De nos jours, les montres s'effacent des poignets de la jeune génération. Un autre bel accessoire est en passe de les supplanter, dont tout le monde semble envoûté : le Smartphone ou téléphone intelligent. Manque de chance, celui-ci donne l'heure et comme nous sommes assez idiots pour confier à un truchement d'usage courant le soin d'être intelligent à notre place, nous ne voyons pas qu'à travers lui le Temps industrieux nous harcèle et nous relance chaque fois que quelqu'un veut nous joindre.
La montre visait le cœur.
Le Smartphone, que vise-t-il ?
L'âme.
La morsure de l'onde est bien plus pénétrante.

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1 Charles Baudelaire, "L'Ennemi", Les Fleurs du Mal, 1857.
2 Christophe Bonneuil & Jean-Baptiste Fressoz, L'Événement anthropocène, Paris, Seuil, 2013, p. 173.
3 Neil McKendrick, John Brewer & John Plumb, The Birth of a Consumer Society, The Commercialisation of Eighteen Century England, Londres, Europa Publications, 1982.
4 Hoh-Cheung Mui & Lorna Holbrook Mui, Shops and Shopkeeping in Eighteen Century England, Londres, Routledge, 1989, p. 36-37.
5 Bonneuil & Fressoz, Op. cit., p. 178.
6 Voltaire, Poésies : "L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer / Que cette horloge existe et n'ait pas d'horloger."
7 Edward P. Thompson, Time, work-discipline and industrial capitalism", Past & Present, vol. 38, n° 1, 1967, p. 56-97.
8 Gary Cross, Time and Money. The Making of Consumer Culture, Londres, Routledge, 1993, p. 16-20.

mercredi 15 juin 2011

Des mines de charbon de France à Fukushima

Article écrit par Hebe

En ces jours de grâce de l’an 2011, on reparle des grèves des mineurs de 1948.
C’était le temps de la reconstruction de la France où le courage des Gueules Noires, leur dévouement, leur abnégation, allaient de pair avec des revendications teintées de rouge mais tout à fait naturelles et justes.
C’était le temps où Robert Lacoste, alors ministre de l’industrie, n'entendait pas ces revendications au droit le plus légitime, celui de travailler pour gagner sa vie dignement et justement.
Le charbon était alors la ressource vitale du système économique et sa production n’aura mis que 2 ans à repartir après la guerre, au prix de ce dévouement.

Aujourd’hui, nos dirigeants semblent oublieux de ces temps alors que le nucléaire s’essouffle comme en d’autres temps nos ressources de charbon allaient elles aussi s’essouffler car trop peu « rentables » face à l’ouverture des marchés mondiaux, face à la mondialisation balbutiante.
Ce fut alors l’hiver des charbonnages.

Aujourd'hui, on nous dit que l’énergie nucléaire est la réponse à nos actuels besoins, comme le charbon était la réponse à nos besoins d'alors.
On nous dit aussi qu'« il n’y aura pas d’hiver nucléaire après Fukushima ! »

Faisons un parallèle et pensons à l'abnégation des travailleurs japonais qui travaillent sur le site de Fukushima et qui payeront de leur vie le prix de cette abnégation.

Alors à quand une grève des travailleurs de nos centrales vieillies ? comme il y eut celle des houillères.
Etre silicosé ou être contaminé par la radioactivité, deux effets différents, deux condamnations, pour deux clés différentes à un même enrichissement d'une même catégorie de population, pour des besoins très similaires à deux époques différentes.

Aujourd’hui les faits historiques ressemblent à ceux du passé ; en cette époque où politiques, historiens, sociologues et économistes se côtoient dans un même monde … en cette époque où les médias et le Grand Capital ne nous veulent que du bien … en cette époque où chacun de nous est en capacité d’avoir accès à l’information et en capacité de comparer les faits du passé à ceux de maintenant.


Petit commentaire d'écodouble :

Je crois bien qu'Hebe nous invite à agir !

vendredi 11 juin 2010

Petit caillou mal placé

Article écrit par "P'tit caillou"

Quand on ne suit pas la bourse, les ondulations plus ou moins prononcées des courbes de la valeur des actions et des autres valeurs "virtuelles" peuvent sembler d'un autre univers.

Toutefois fin 2008, un grand plongeon des courbes alerte les médias qui alertent le peuple. Les investisseurs passent de l'avidité à la peur, sans nuance, sans retenue.
Bon, et alors ? C'est "l'économie virtuelle" !
Sauf que depuis, l'ouvrier de base a trinqué et a du mal à remonter la pente.
Quant aux financiers, plus de problème ! Ils se sont refaits ; d'abord en éliminant quelques amateurs spéculateurs (ou spéculateurs amateurs) mais surtout grâce à ce qu'on leur a prêté, à savoir les futurs emprunts de nos futurs enfants qu'on leur a donné ainsi en esclavage. Allons y, procréons, achetons, le plus à découvert possible vidons nos bourses, ça aidera la bourse. Bien !

Fin 2008, la société qui m'emploie avait "perdu" (virtuellement j'espère) plus de la moitié de sa valeur. Donc, moi, je valais moins parce que le Monde financier avait peur dans son « bad trip » virtuel.
Ma direction, quant à elle, plutôt sereine, abordait le "ralentissement" des affaires avec pragmatisme. Elle disait :"Il faut passer le cap, ça va redémarrer, blablabla, on en a vu d'autres, blablabla". L'ambiance de rigueur était à la confiance en l'avenir :"Le monde de la finance n'est-il pas fait d'ingénieurs sérieux comme nous ? Ils ont juste fait des erreurs. Le manque de régulation sera réparé et tout s'arrangera".
Sauf que, dans le même temps, des gens à priori plus éclairés disaient au peuple des choses tout aussi simples mais probablement plus sensées. Par exemple, qu'envisager de résoudre le problème de la (sur)dette toxique par de l'endettement supplémentaire, ça ne marche que sur le papier et pas du tout en réalité.
Enfin ! Il y a peu, j'avais retrouvé, à la bourse, ma valeur d'origine, voire un peu plus ; en quelques mois, allez savoir pourquoi. Je m'en tire bien car à côté de chez moi une famille est au bord de la faillite. Ses membres iront d'ici peu rejoindre ceux de la première vague tombés en début de crise, déjà sous perfusion d'allocations ou en contrat précaire. Quand Dieu Bourse tousse !

Et Dieu Bourse a encore toussé ! Depuis quelques semaines en effet il retousse.
Après une petite période durant laquelle les valeurs boursières étaient comme en apesanteur, les irresponsables spéculateurs ont réamorcé une rechute en rebasculant leurs neurones de la positon "avidité-expectative" à la position "peur".
Les gens a priori plus éclairés dont il est question plus haut, nous avaient prévenus de cette rechute (crise en W) et ils ont même dit que ce serait pire alors. Nous verrons !
En tout cas, étonnamment, mon chef, tout à fait dans le "mouv" de l'entreprise "gagnante", du genre à vouloir faire de la croissance et à satisfaire ses actionnaires, s'est pris d'un doute. Il est devenu "inquiet-à-voix-haute-dans-les-couloirs", préoccupé par ce système, que désormais il trouve quelque part trop loin de notre réalité existentielle et en même temps trop proche à cause des conséquences de ses soubresauts imprévisibles responsables de l'instabilité économique affectant nos affaires.
Ce qui m'a le plus surpris, c'est une étonnante coïncidence : Lorsque, il y a quelques jours, mon chef exprimait cette sorte d'inquiétude perplexe sur le monde financier, il souffrait de colite néphrétique (*). Or c'est étrange ! Cette petite maladie peut généralement être associée à la somatisation d'une prise de conscience douloureuse. En quelque sorte, c'est un mal qui dit.

Bref ! Si les directeurs des outils de productions commencent à stresser en se posant des questions, c'est que ça risque de tanguer. La "peuritude" est là !
Et leurs peurs ajoutées à celles des financiers, en calculant bien, ça peut faire "peur au carré" !
Un coup à partir dans la mauvaise direction ! Ce qui est grave, même si l'on est encadré par une bonne direction (je le précise car on est jamais trop fayot).

L’humanité risquerait donc de faire un coup de calcaire !... Des p’tits cailloux, des p’tits cailloux, encore des p’tits cailloux ... très mal placés ; là où ça fait mal.
Sans doute qu'un mauvais calcul a été fait au départ.

(*) La colite néphrétique est une crise douloureuse liée à la fabrication par le corps de calculs (petits cailloux) qui peuvent rester bloqués dans la vessie et empêcher l’évacuation des urines.